Rafael Frühbeck de Burgos par lui-même

«Un bon musicien, ce n’est pas celui qui joue très bien, mais celui qui écoute et sait s’adapter, parce que la musique se fait d’abord avec les autres», disait Rafael Frühbeck de Burgos, chef d’orchestre espagnol disparu hier. francemusique.fr vous propose des extraits d’entretien qu’il a accordé à RT ¡SEPA MÁS! en juin dernier.

Rafael Frühbeck de Burgos par lui-même
Rafael Fruhbeck de Burgos, 603 380

Le plus international des chefs d’orchestre espagnols, Rafael Frühbeck de Burgos, est décédé hier à 80 ans. Chef d'orchestre émérite de l'orchestre national d'Espagne, chef principal de l'orchestre symphonique national du Danemark depuis la saison 2012/2013, Rafael Frühbeck de Burgos a dirigé les plus grandes formations européennes et nord-américaines et a laissé une abondante discographie chez EMI, Decca, Orfeo, Nimbus, Dynamic et Genuin. Les Horizons chimériques reviennent aujourd’hui sur sa carrière, et francemusique.fr vous propose des extraits d’entretien que le maestro a accordé à RT ¡SEPA MÁS!

Vous avez dirigé les formations les plus célèbres dans le monde entier. Y a-t-il une différence de la perception de la musique classique en fonction des zones géographiques, et quelles en sont les conséquences pour les orchestres ?

La différence la plus flagrante entre les orchestres nord-américains et européens et celle qui concerne leur statut : privés pour les premiers et subventionnées par les états, pour les deuxièmes. Evidemment, les orchestres européens ont par conséquent plus de marge dans leur programmation. Aux Etats-Unis, les orchestres sont entretenus par l’argent privé et leur temps est cher. Les répétitions sont réduites au minimum, la réactivité doit être maximale. En Europe en général, on a plus de temps et les fonds publics permettent plus de souplesse que les fonds privés.

Vous avez l’habitude de dire que les orchestres actuels sont plus performants, mais qu’ils manquent de personnalité…

C’est un fait. Le son de l’Orchestre de Philadelphie d’il y a quarante ans n’existe plus, et pas non plus le son du Philharmonique de Berlin sous Karajan ou Ormandy. Mais ce n’est pas grave, le monde a changé aussi, et ce son du passé n’est certainement pas en diapason avec notre monde d’aujourd’hui. Ce qui est incontestable, c’est que la technique des musiciens est meilleure aujourd’hui. Je vois le niveau des étudiants en fin de cursus, leur niveau est beaucoup plus élevé que celui de leurs camarades des promotions précédentes. Lorsque j’étais étudiant en Espagne il y a 50 ans, le programme des études musicales n’avait rien à voir avec l’actuel. Par exemple, nous devions jouer dans des ensembles de chambre où nous étions obligés de travailler notre son, alors qu’aujourd’hui, un musicien intègre aujourd’hui directement un orchestre. Evidemment, cela fait que le son des orchestres n’est pas le même.

Que pensez-vous de la nouvelle génération des musiciens ?

La nouvelle génération est techniquement nettement supérieure que les précédentes. Cependant, ce qui manque aujourd’hui, c’est la personnalité. Prenez l’exemple de l’orchestre de Philadelphie, qui joue mieux que dans le passé, mais n’a pas une identité aussi forte qu’il y a cinquante ans.

Un chef d’orchestre doit être un bon psychologue, pour pouvoir fédérer 80 personnalités au sein d’un orchestre…

C’est vrai que la psychologie n’est pas négligeable. Le chef doit fédérer 80 ou parfois jusqu’à 300 musiciens, s’il a un chœur et les solistes en plus par exemple. Dans ces situations là, l’important est d’être clair, pour que tout le monde sache à quoi s’attendre. Le pire pour un chef et de ne pas savoir ce qu’il veut obtenir, parce que les deux cents musiciens ne peuvent pas le savoir à sa place. Savoir ce qu’on veut, savoir le dire et ensuite savoir l’obtenir, ce sont trois qualités essentielles pour un bon chef.

Comment savez-vous ce que vous voulez obtenir ?

En étudiant une œuvre et en s’assurant d’en savoir plus que tous ceux qui m’entourent sur un plateau.

L’orchestre est un organisme vivant. Dans quelle mesure les musiciens peuvent influencer les choix du chef ?

Quand on dirige les grandes formations, les orchestres de Philadelphie, Berlin ou Boston…on apprend aussi en dirigeant, les orchestres nous suggèrent des solutions. Au bout de cinquante ans de carrière, je peux prétendre avoir un bagage artistique solide, mais il faut quand même garder les oreilles et les yeux grand ouverts, à la fois avec de bons qu’avec de mauvais orchestres. Avec de mauvais orchestres, on apprend ce qu’il ne faut surtout pas faire, par exemple. Cela s’apprend sur le terrain. On me demande souvent : est-ce qu’on apprend à être un bon chef ? Non ; le violon, on l’apprend en jouant. La direction s’apprend en pratiquant aussi, on essayant, en se trompant, et on avance ainsi.

En tant que directeur musical, où se situent les limites de votre intervention sur une interprétation ? Entre ce que vous souhaiteriez faire et que vous êtes en mesure de faire avec une œuvre ? Comment créé-t-on une nouvelle interprétation d’une œuvre ?

C’est très difficile de répondre à cette question. Prenons l’exemple des symphonies de Beethoven. Aujourd’hui, entre les interprétations dites historiques, sur les instruments d’époque, et les versions plus romantiques d’un Furtwängler, il y a une gamme infinie de possibilités. Les deux visions extrêmes comparées, on a l’impression qu’il ne s’agit pas de la même œuvre. La musique écrite laisse à l’interprète un espace d’expression très vaste, mais le plus important est de transmettre non seulement ce que nous dit une œuvre aujourd’hui, mais aussi ce qu’elle représentait à un moment donné de l’histoire. La neuvième symphonie de Beethoven porte un message fort. Qu’on l’interprète avec 30 ou avec 300 musiciens, l’important est de faire passer ce message, le message que Beethoven voulait transmettre. Version romantique, moderne ou historique, c’est une affaire de gout, de mode, c’est au public de décider quelle version est la meilleure.

Etant donné l’évolution technologique aujourd’hui, comment voyez-vous le changement de la perception de la musique classique ?

Ce que vous appelez la musique classique, pour faire la différence avec la musique populaire, c’est en effet la musique savante, et il me semble qu’elle vit une phase expansive inédite. Du temps de Mozart, le public de la musique dite savante était constitué des élites ; aujourd’hui, la musique est partout, les moyens technologiques permettent de toucher un public beaucoup plus vaste. Tous les orchestres américains diffusent leurs concerts via internet, et tout un chacun peut y accéder pour seulement quelques dollars. C’est une situation inédite dans l’histoire de la musique. Or, est-ce suffisant ? Effectivement, la musique savante ne se limite plus depuis longtemps aux frontières européennes : le Japon, la Corée, et surtout la Chine, se sont imposés par la qualité de leurs musiciens qui intègrent « nos » orchestres. C’est un village global, où nous faisons tous la musique ensemble.

Vous avez des origines allemandes, un parcours lié à la culture allemande, mais vous vivez en Espagne : comment ces deux mondes se rejoignent dans votre parcours ?

Je pense que ma formation musicale correspond à celle d’un Kappelmeister de la vieille école, mais le fait de naître dans une culture latine, et que la musique espagnole fasse partie intégrante de mon parcours, m’a permis de réussir une synthèse culturelle pour interpréter la musique germanique, italienne, française ou espagnole, avec la même conviction et le même engagement.

J’ai lu dans une interview que vous avez commencé votre carrière de chef d’orchestre par nécessité. Quels étaient vos débuts ?

A Burgos dans les années 1940 il n’y avait pratiquement que l’orchestre du théâtre. J’étais le seul à suivre une formation académique, j’étais le premier violon de cet orchestre, et à l’époque, on a constitué un orchestre symphonique dirigé par un chef militaire. Il se trouve que pour un concert il avait besoin d’un remplaçant ; j’étais là et on me l’a proposé, je l’ai fait, et ça s’est très bien passé, ce qui a décidé de la suite de ma carrière de chef d’orchestre.

A quel moment de votre formation avez-vous senti une vraie passion pour la musique ?

A l’époque, ce que nous avions à la maison, c’étaient de vieux gramophones et surtout la radio. Je me rappelle avoir écouté les émissions des radios allemandes, des heures entières de la musique classique, parce qu’elle me plaisait. Cela m’a amené à commencer à étudier le violon à sept-huit ans, et le piano à 9 ans.

Pourquoi le violon ?

J’ai dit à ma mère que je voulais faire de la musique, elle m’a acheté un violon et a trouvé un professeur. Plus tard, on a acheté un piano, trouvé un professeur et j’ai commencé à étudier le piano aussi.

A quel moment avez-vous senti que vous vouliez dédier votre vie à la musique ? Est-ce que c’était une évidence depuis le début ?

Non, pas du tout. J’ai commencé avec la musique, mais mes parents n’y étaient pas très favorables, ils auraient préféré un choix de carrière plus sérieux. J’ai déménagé à Madrid pour mes études après le baccalauréat, et j’ai fait deux ans de droit à l’université de Madrid. J’ai été engagé parallèlement comme chef assistant pour un orchestre d’opérette, et au bout d’un moment, il fallait prendre une décision. Continuer mes études ou me consacrer à la direction d’orchestre, obtenir un poste, gagner ma vie. Je me suis rendu compte que je voulais faire cela. Mais comme les perspectives de progresser étaient limitées, et avec l’accord de mes parents je suis parti étudier à Munich pendant deux ans, suite à quoi, j’ai été nommé à la tête de l’orchestre de Bilbao. Ma carrière était lancée.

Vous avez choisi de rajouter « de Burgos » à votre nom de famille. Pourquoi ?

Lorsque j’étais directeur musical de l’Orchestre national de l’Espagne, l’administrateur de l’époque m’a dit : écoute, je ne peux pas emmener en tournée à l’étranger mon orchestre avec un chef qui a un nom de famille allemand. Il faut qu’on sache d’emblée que tu es un chef espagnol. Trouve quelque chose avec ton nom de famille qui montre à tout le monde que tu es Espagnol. J’en ai discuté avec mon père, qui s’était installé en Espagne après la première guerre mondiale, et a été reçu à Burgos comme un roi. Les gens l’ont accueilli, lui ont ouvert la porte de leurs maisons, ma mère l’a suivi, ils se sont mariés, et il avait l’habitude de dire qu’il n’y a pas au monde des gens plus chaleureux que ceux de Burgos . Alors j’ai choisi « de Burgos « pour rendre hommage à ma ville.

Propos traduits par Suzana Kubik, source : RT ¡SEPA MÁS!

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