Que dit l’affaire James Levine du milieu de la musique classique ?

Alors que le chef d'orchestre James Levine est accusé d'agressions sexuelles, le journaliste Antoine Pecqueur et la directrice musicale de la Maîtrise de Radio France Sofi Jeannin analysent la situation au micro de Saskia de Ville dans Musique Matin.

Que dit l’affaire James Levine du milieu de la musique classique ?
Le chef d'orchestre James Levine, accusé de harcèlement sexuel, © Getty

Le chef d’orchestre d’orchestre James Levine a été suspendu de ses fonctions par le prestigieux Metropolitan Opera de New York après plusieurs accusations d'agressions sexuelles. Un coup de semonce dans le milieu musical, qu’analysent mardi 5 décembre le journaliste Antoine Pecqueur et la directrice musicale de la Maîtrise de Radio France Sofi Jeannin dans Musique Matin.

Il y a quelques temps, Andris Nelsons, directeur musical de l’Orchestre symphonique de Boston, déclarait au micro d’une radio locale qu’il n’y avait pas de harcèlement dans la musique classique. Son prédécesseur n’était autre que James Levine. Naïveté ? Sofi Jeannin se dit surprise de cette déclaration. Pour la directrice musicale de la Maîtrise de Radio France, qui a travaillé avec Andris Nelsons par le passé, « il est fort possible qu’il n’ait pas conscience de la réalité des choses parce que c’est quelqu’un qui reste dans sa musique, et qui n’a peut-être pas su lire ces signaux ».

Les origines du mal

Depuis plusieurs mois, Antoine Pecqueur enquête sur le harcèlement dans les orchestres, en France comme à l’étranger. Il souligne les spécificité du milieu musical, que l’on observe dès l’apprentissage. Là où, dans la plupart des domaines, on trouve des cours collectifs, l’enseignement de la musique repose en grande partie sur un lien individuel entre l’élève et le professeur. Ce fonctionnement en fait, bien sûr, toute la richesse, mais peut également devenir « une zone de basculement dangereuse » commente le journaliste, dont témoignent plusieurs mises à pied de professeurs de conservatoires, à Paris notamment.

Il y a un an, un rapport de l’Inspection générale recommandant la limitation des cours individuels avait soulevé l’indignation générale. Maladroit dans sa formulation, ce rapport avait néanmoins le mérite de souligner les éventuels problèmes qui peuvent naître de cette relation directe entre professeur et élève. La construction-même des conservatoires prend aujourd’hui en compte ce problème, et tend à plus de transparence, par des façades vitrées par exemple.

Ce constat est partagé par Sofi Jeannin : « On a manqué de rigueur dans le recrutement, dans la transparence, et même dans les règlements ». Formée en Suède, elle évoque dans ce pays des « codes très clairs pour le contact physique : qu’est ce qu’on autorise, que ça soit pour travailler l’embouchure, la position du poignet, ou le torse, les règles sont très strictes ». Une situation qui contraste fort avec la France où, selon la directrice musicale, les règles sont « étonnamment souples ».

Règles souples, codes flous, Antoine Pecqueur rappelle que les conservatoires ne sont pas les seuls concernés, et que les orchestres de jeunes doivent eux-aussi être vigilants. Le fonctionnement vertical de l’orchestre, et le pouvoir du chef d’orchestre, sont aujourd’hui à questionner :

je pense que tant que le management musical sera dans cette verticalité-là, il pourra y avoir ce type d’affaire. Développons l’horizontalité, pensons chambriste, pensons un autre mode, comme dans le monde de l’entreprise. Il faut d’ailleurs développer les ressources humaines dans la musique et dans la culture. Souvent, les problèmes de harcèlement viennent d’une mauvaise prise en compte de ces questions.

Le problème du « culte du génie »

La figure du chef rejoint un autre problème soulevé par Sofi Jeannin : la figure du « génie » pour laquelle « on excuse encore des comportements et des excès ». Est-ce la raison pour laquelle, malgré plusieurs enquêtes, James Levine n’a pas été inquiété par le passé ? Productrice des Dépêches-Notes sur France Musique, Sofia Anastasio rappelle que ce « culte du génie » a souvent été évoqué par les chanteuses suédoises victimes de harcèlement qui ont récemment dénoncé la situation.

Dans le cas de James Levine, si on ne sait pas si ce « culte du génie » peut expliquer la situation, Sofia Anastasio souligne que le Metropolitan Opera avait déjà ouvert une enquête l’an passé, sans qu’aucune mesure ne soit prise.