Quand la musique minimaliste inspire la danse

Alors que le ballet « Drumming Live» d’Anne Teresa de Keersmaeker fait son entrée au répertoire de l’opéra de Lyon, retour sur le rapport de dépendance entre la musique minimaliste et la danse.

Quand la musique minimaliste inspire la danse
Drumming Live

A bien des reprises, la musique minimaliste ou musique répétitive (tonalité, pulsation et rythmique marquée) s’est imposée comme un partenaire privilégié de la danse. Tantôt source d’inspiration ou de dialogue, il réside à l’intérieur de ce courant musical quelque chose qui lie de façon immanente la danse et la musique.

La musique minimaliste est un des champs d’expérimentation les plus fructueux pour de nombreux chorégraphes. Un type de musique qui va solidement lier ces auteurs de ballets à des compositeurs minimalistes comme Steve Reich, Philip Glass ou Laurie Anderson permettant de créer des liens forts entre les deux arts : musique et danse.

La danse et la musique dialoguent

La chorégraphe américaine Lucinda Childs sera une des premières à explorer le dialogue entre danse et musique minimaliste. Elle formera avec le compositeur contemporain Philip Glass un couple artistique solide qui partagera les mêmes partis pris esthétiques.
Tous deux souhaitent épurer et simplifier leurs arts respectifs. Par là, ils cherchent à donner une approche plus sensible de leurs disciplines respectives au public.
Par le croisement de ces deux différentes disciplines : il s’agit avant tout de proposer une exploration inédite du mouvement et du rapport au spectateur.

Dans son spectacle « Dance », crée en 1979, le rapport entre danse et musique n’est pas le résultat d’un collage mais d’une structure bien précise dans laquelle danse et musique sont en dialogue perpétuel. Comme la musique, la danse forme un courant continu traversant la scène et c’est ce dialogue commun qui a guidé la composition chorégraphique de l’artiste. La répétition notamment s’affirmera dans ses spectacles comme un point commun à la plupart des expériences de transe présentes dans ses chorégraphies.

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La chorégraphe belge Anne Teresa de Keersmaeker, dans son spectacle « Fase » (1982) explorera les liens entre les déplacements de ses danseurs et les notes qui se répondent. Un moyen pour elle de créer de nouvelles alliances entre danse et musique. De cette manière, elle réussit à nouer un dialogue entre la structure musicale répétitive et l’émotion des gestes des danseurs.

La figure emblématique de la danse française, Karine Saporta, se revendique elle aussi comme une alliée du mariage des deux disciplines. La musique de Steve Reich utilisée pour son spectacle « Note » lui permet de mettre en scène des styles de danse très différents. Une performance rendue possible par l’énergie rythmique et l’émotion évoquée par la musique du compositeur.

Il ne s’agit ni d’opposer ni de reproduire la musique. Danse et musique se rencontrent de manière non systématique et se répondent par le biais de la répétition. Une rencontre et un dialogue qui facilitent le regard et la compréhension du spectateur qui n’a pas nécessairement besoin d’être initié pour être sensible à ce type de représentation.

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La musique inspire la danse

Le rapport entre danse et musique minimaliste est même parfois plus profond. Anne Teresa de Keersmaeker illustre parfaitement cette conjoncture commune et le rapport de dépendance entre les deux arts. Pour elle, la musique est une véritable source d’inspiration comme si le mouvement y puisait toute son énergie.

Lors d’une interview donnée en 2009 pour le quotidien Le Monde, cette dernière dira « la musique a été mon premier partenaire ». Un partenaire qu’elle a conservé pour ses spectacles de manière durable. Le compositeur minimaliste américain Steve Reich deviendra rapidement le compagnon de route et le point d’ancrage majeur de nombre de ses représentations depuis la création de sa compagnie Rosas en 1983.

Fil conducteur, la musique minimaliste impose par sa répétitivité la contrainte de la précision des gestes et du temps que la chorégraphe suit rigoureusement dans la construction extrêmement géométrique des déplacements de ses danseurs sur scène. Un parti pris qui a aujourd’hui labélisé la signature chorégraphique de l’artiste qui puise son inspiration dans une musique d’apparence simple mais complexe dans sa précision.

Une invitation à la danse

Pour la chorégraphe belge, la musique minimaliste, notamment celle de Steve Reich est également une invitation à la danse. « Danser avec Steve Reich est toujours une fête » confiera-t-elle lors d’une interview.

« L'envie de chorégraphier Music for Pieces of Wood de Steve Reich s'est faite sur la possibilité technique qu'offrait cette pièce. Les percussionnistes jouant des instruments aussi légers que des claves rendent possible des déplacements pour mêler danseurs et musiciens dans un même espace, une même quête. Nous avons imaginé avec les danseurs des combinaisons et des modules chorégraphiques qui, jouant avec la musique de Steve Reich, se laissent tantôt diriger par la construction mathématique de son processus, tantôt par des décisions abstraites dans notre propre processus chorégraphique » dira en 2013 le chorégraphe Bruno Bouché lorsqu’il mettra en scène la musique du compositeur américain au cours d’une soirée «percussion et danse» à l’opéra de Paris.

Percussions et danse de Bruno Bouché au Palais Garnier par des musiciens et des danseurs de l’Opéra national de Paris.
Percussions et danse de Bruno Bouché au Palais Garnier par des musiciens et des danseurs de l’Opéra national de Paris.

Si la musique de Steve Reich parvient à susciter cette invitation à la danse c’est parce qu’elle relève avant tout du domaine de la sensation plutôt que du domaine de la compréhension. La musique doit selon le compositeur américain, rester émouvante et nous replacer dans un état primitif de notre sensibilité. En renvoyant le son à sa forme primordiale et minimale, Reich n’a pas la volonté de nous convaincre mais de nous charmer, nous ravir.

De même que la musique traditionnelle demeure l’expression d’une collectivité toute entière, la justesse de la musique de Steve Reich invite une sorte de rituel auquel tout le monde a la possibilité sans être initié de participer, dans la mesure où celle-ci ne recèle aucun secret particulier.

Le fait que le minimalisme ait souvent recours à des développements musicaux évidents, à des figures sonores élémentaires résout la difficulté des relations public-compositeur. Rien n’est caché.
Si sa musique prétend au rituel, c’est parce qu’elle place son auditoire sur un niveau équilibré de compréhension. Par ces caractéristiques techniques, la musique minimaliste trouve son alliance parfaite avec la danse contemporaine avec laquelle elles se complètent et se répondent. Elle laisse la place à de nombreuses possibilités d’ouvertures et de combinaison avec la danse contemporaine, qui ensemble trouvent leur accomplissement.

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