Quand la musique de Schumann raconte le sort des réfugiés syriens

Zauberland (Le Pays enchanté) vient d’être créé au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris. Les poèmes de Martin Crimp mis en musique par Bernard Foccroulle, rencontrent la musique de Schumann et son Dichterliebe. Des mélodies mises en scène par Katie Mitchell.

Quand la musique de Schumann raconte le sort des réfugiés syriens
Zauberland (Le Pays enchanté) livre une lecture de la crise migratoire que traverse l'Europe. , © Patrick Berger

Commande de la metteuse en scène britannique Katie Mitchell, Zauberland (Le Pays enchanté) ne raconte pas la guerre mais ses effets : la fuite, les souvenirs, la nostalgie, l’adaptation, la découverte d’un nouveau pays, les traumatismes, etc. Pour dérouler le récit, deux répertoires se rencontrent : celui de Schumann avec son Dichterliebe, 16 lieder pour une voix et piano, et celui contemporain de Bernard Foccroulle qui a pour l’occasion composé 16 mélodies sur des textes de Martin Crimp

« Dans l'histoire de la musique, nous avons souvent tendance à retenir les compositeurs et oublier un peu les écrivains, en l’occurrence Heine [auteur des poèmes du Dichterliebe] figure majeure de la littérature allemande », commente Bernard Foccroulle. Les poèmes de Heine sont emprunts de nostalgie, interrogent la nature, les fleurs, un monde passé, un monde idéal, le Zauberland, et parfois la destruction. 

Ces thèmes reviennent dans le travail de Martin Crimp comme le précise Bernard Foccroulle : « Le Zauberland de Heine est devenu chez Martin Crimp un Magic Land, un pays rêvé, un pays que les migrants souhaitent atteindre, et une aussi manière de sortir de la souffrance, de la guerre, de la violence, de la torture, du viol, etc. Tout cela dans un monde onirique qui mélange des éléments extrêmement précis, réalistes et une sorte d'étrangeté, liée à son écriture, qui se prolonge dans la musique et dans la mise en scène de Katie Mitchell ».  

La soprano américaine Julia Bullock interprète le rôle de cette femme ayant fuit son pays pour se réfugier en Allemagne
La soprano américaine Julia Bullock interprète le rôle de cette femme ayant fuit son pays pour se réfugier en Allemagne, © Patrick Berger

Cette dernière a fait appel à trois comédiens et une comédienne pour mettre en scène le récit de cette femme, interprétée par la soprano Julia Bullock, qui fuit la guerre en Syrie : « Enceinte de 5 mois, elle et son mari décident qu'elle devrait partir, donc elle emprunte la longue route migratoire et arrive en Allemagne où elle est intégrée à la culture allemande et devient chanteuse d'opéra. Une nuit, elle fait un rêve où tous ses souvenirs traumatiques reviennent, mêlés au fait de chanter la musique des Dichterlieber de Schumann », résume Katie Mitchell

Entre rêve et réalité, le spectacle est construit à partir de flash-backs, une temporalité brouillée par les souvenirs de ce personnage. Pour garder un cap, le récit s'appuie sur le piano, joué ici par Cédric Tiberghien : « Je suis le maître du temps. Avec mon jeu, je donne la mesure qui est vraiment importante dans cette histoire ». 

Le long voyage est rythmé par les mélodies de Schumann en allemand et celles de Foccroulle en anglais avec une première partie largement consacrée au compositeur allemand : « Je commence l’oeuvre par une note hors de temps, celle du début du Dichterliebe, une note qui sort de nulle part. Ensuite, je dois mettre en route l’horloge du récit de cette femme qui traverse les rêves et la dure réalité », ajoute Cédric Tiberghien avant de conclure : « Le temps doit être manipulé avec beaucoup d’attention et c’est ce que je ressens en commençant Zauberland ».

Zauberland (La Pays enchanté), du 5 au 14 avril au théâtre des Bouffes du Nord, Paris, XVIIIe.