Quand la musique classique s'invite dans un camp de Roms

Un quatuor à cordes issu de l'Orchestre de chambre de Paris a été invité à jouer dans un camp de Roms de La Courneuve en Seine-Saint-Denis. Un concert qui a permis de créer le dialogue entre personnes de mondes différents.

Quand la musique classique s'invite dans un camp de Roms
Installés autour de l'autel de l'église, les musiciens du quatuor répètent avant le début du concert. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

Se rendre pour la première fois dans un bidonville est assez déroutant. Pas facile d'accès parce que situé à la marge et surtout coincé entre la ligne B du RER et l'autoroute A86, le camp de Roms de La Courneuve est le plus vieux d'Ile-de-France. Cinq années qu'il existe et qu'il tente de résister aux menaces d'expulsion.

On y entre par une petite porte, comme si on pénétrait dans une grande cabane en bois. Première surprise, ce n'est pas sur de la terre que l'on marche mais sur de la moquette ou des tapis. Les trois ruelles étroites du campement sont intégralement recouvertes afin d'éviter la boue. Les habitations sont construites de planches, de tôles ondulées, de bâches en plastique. Les toits sont lestés par une quantité impressionnante d'objets en tous genres: aspirateurs, pots de fleur, poussettes, etc.

Le bidonville de La Courneuve ou le Platz du Samaritain, comme l'appellent ses habitants abrite 80 familles, soit près de 300 personnes qui sont toutes originaires de l'ouest de la Roumanie. Chose unique en France, le camp de Roms possède sa propre église. L'église du Samaritain, de rite pentecôtiste, gérée par Titel le pasteur et le chef du village. C'est lui qui s'occupe de la sécurité - deux hommes sont payés pour circuler toute la nuit afin de prévenir les risques d'incendies - il fait aussi office de juge lorsqu'il y a des conflits.

Un père et son fils dans l'une des trois rues du camp de roms de La Courneuve. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
Un père et son fils dans l'une des trois rues du camp de roms de La Courneuve. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

C'est dans l'église construite elle aussi de matériaux de récupération mais chaleureusement décorée avec tapis et tentures que le concert a lieu. L'initiative en revient à Brice Guillaume, photographe et sympathisant d'associations de défense des droits des Roms. "Je souhaitais faire entrer dans leur campement quelque chose de différent. C'était aussi l'occasion d'inviter différentes personnes, des élus, des membres d'associations, des universitaires... pour que tous puissent dialoguer et se rencontrer ". Le photographe a organisé le concert en partenariat avec le projet Migrom de la Maison des sciences de l'homme.

Avant le début du concert, Titel prononce un discours de bienvenue. Il remercie et bénit la petite centaine de personnes présentes dans le lieu de culte chauffé par un imposant poële à bois. Titel s'exprime en roumain tandis qu'une personne traduit en français.

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discours pasteur roms

Au premier rang, des enfants regardent les quatre musiciens avec de grands yeux subjugués. Au fond de l'église, les hommes assis d'un côté et les femmes de l'autre, écoutent attentivement une musique qu'ils découvrent visiblement pour la première fois. Au programme, le Quatuor n°16 en mi bémol majeur, opus 10 n°4 de Mozart, le Quatuor n°1 De ma vie en mi mineur de Smetana.

Une dame d'une soixante d'années laissera couler ses larmes pendant toute la durée du concert. La musique lui a rappelé son enfance en Roumanie, son père musicien professionnel qui jouait pendant les mariages à Bucarest.

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smetana roms

Le quatuor issu de l'Orchestre de chambre de Paris salue à l'issue du concert. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
Le quatuor issu de l'Orchestre de chambre de Paris salue à l'issue du concert. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

A la fin du concert, le quatuor a le droit à une standing ovation, ce qui émeut Etienne Cardoze, violoncelliste au sein de l'Orchestre de chambre de Paris depuis 15 ans. Avec ce quatuor, il a l'habitude de jouer dans un but social. Concerts dans les prisons, ateliers musicaux en Palestine ou en Israël, etc. Mais c'est la première fois qu'il se rend dans un campement de Roms. "C'est étonnant parce qu'une fois passé le choc de la découverte de ce qu'est un bidonville, on oublie complètement où on se trouve. J'ai été très frappé par la simplicité et la chaleur de leur accueil, de leur gentillesse, il y avait une vraie attention pour la musique et c'était très touchant."

Le violoncelliste est convaincu de la puissance de la musique pour réussir à faire dialoguer les gens. "Quand un musicien prend la parole avec son instrument, tout est oublié. Qu'on soit dans le conflit, dans le mutisme, le langage universel de la musique a le pouvoir de surpasser les conflits l'espace d'un instant."

Joseph, dit Le Prophète, est chanteur au sein de la chorale de l'église du Samaritain. Il vit dans le camp depuis deux ans. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
Joseph, dit Le Prophète, est chanteur au sein de la chorale de l'église du Samaritain. Il vit dans le camp depuis deux ans. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

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cardoz roms

Parmi les habitants du platz, ils sont peu à maîtriser le français. Joseph est de ceux - là. Le jeune homme a le sourire facile et a énormément apprécié le concert. "C'est la première fois que j'écoute de la musique classique et j'ai vraiment trouvé ça super " déclare-t-il. Celui que les habitants surnomment "le prophète" en raison de son rôle de messager de Dieu pendant la messe, habite le bidonville depuis deux ans. S'il a particulièrement aimé le concert, c'est qu'il est lui même musicien. Il chante dans la chorale de l'église trois fois par semaine.

Joseph est devenu travailleur social dans une association qui vient en aide aux exlus et aux SDF. Il espère que ce type d'évènements pourra se répéter car c'est grâce à ces instants de dialogue générés par le concert qu'il sent que son futur et celui de sa "grande famille" pourra s'améliorer.

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