Quand jouer de la musique chez soi tourne à la guerre de voisinage

Jeunes musiciens en devenir ou déjà professionnels, ils sont nombreux à devoir travailler leur instrument à domicile. Des heures de pratique quotidienne qui peuvent créer des conflits entre voisins, et avoir de lourdes conséquences judiciaires.

Quand jouer de la musique chez soi tourne à la guerre de voisinage
La musique adoucit peut-être les moeurs mais pas vraiment les relations entre voisins, © AFP / LEMOINE / BSIP

Il fait beau en ce vendredi 21 juin 2019. La France, et de nombreux autres pays du monde, célèbrent la 37e édition de la Fête de la musique. Une journée particulière où chacun est autorisé et encouragé à jouer de son instrument dans la rue, et ce, sans craindre de gêner ses voisins. Que les musiciens en profitent, car la situation est loin d'être aussi simple le reste de l'année. 

Nombre de musiciens ont déjà été confrontés à un voisin d’immeuble n’appréciant pas vraiment qu’on répète pour la 150e fois le même passage d’une sonate de Mozart. Mais que l'on soit un musicien débutant ou professionnel, pas le choix : pour s'améliorer il faut jouer tous les jours, parfois jusqu'à plusieurs heures pour les niveaux les plus avancés. 

Dimitri Malignan est bien placé pour le savoir. A 21 ans ce pianiste vient de sortir de l’Ecole normale de musique à Paris Alfred-Cortot. École dont il a remporté le premier prix en 2017. Alors qu’il est sur le point de commencer à véritablement gagner sa vie avec la musique, il doit plus que jamais travailler son piano. Ce qui est loin de plaire à ses voisins d’immeuble.

« J'habite encore chez mes parents parce que je n'ai pas les moyens pour l'instant de me payer un logement dans lequel j'aurais la place d'installer mon piano à queue » indique d'emblée Dimitri. Il y a deux mois, des nouveaux voisins se sont installés deux étages plus bas que le sien, dans cet immeuble de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine). Une semaine après leur arrivée, ils sont venus toquer à la porte du jeune pianiste. 

« Ils étaient vraiment hystérique, ils disaient qu'ils ne pouvaient plus supporter le piano une seconde de plus. Et ils ne semblaient vraiment pas prêts à converser. Ils menaçaient de porter plainte. Je leur ai proposé qu'on trouve une solution. Mais dès le lendemain, leur propriétaire s'est à son tour présenté chez moi. Lui aussi, très remonté. Il disait que ses nouveaux locataires allaient repartir si le piano ne cessait pas. Et ces trois personnes m'ont dit : quand on est musicien professionnel, on ne travaille pas de chez soi. Ce que j'ai trouvé assez hallucinant. Où doit-on travailler alors ? »

Le pianiste précise qu'il n'a jamais eu de problèmes avec ses voisins de l'appartement situé juste en dessous, ni dans son précédent immeuble. Or cette situation compliquée, beaucoup de musiciens y sont confrontés tous les jours, surtout pour les plus jeunes d'entre eux. 

5 à 8 heures de pratique quotidienne

Les jeunes musiciens manquent souvent de moyens pour trouver un logement qui leur serait adapté. Si la solution de louer un studio de répétition peut parfois apaiser les tensions, elle n'est pas durable. « A mon niveau, j'ai besoin de jouer en moyenne 5 heures par jour, et parfois 8 heures lorsque je prépare un concert ou un concours. Quand on connaît le prix de location d'un studio, de 10 à 20 euros de l'heure, ce n'est pas possible » se désole Dimitri Malignan. 

Lui qui est désormais sorti de l'école n'a plus la possibilité de s'y rendre pour travailler son piano. D'autant plus que les studios de répétition sont souvent fermés le soir ou les week-ends. Dimitri a néanmoins trouvé un arrangement avec ses voisins. Arrêt du piano à 17h en semaine, une ou deux heures tolérées le samedi et rien du tout le dimanche. 

« Pour que je puisse continuer à travailler sereinement, sans être dans une situation anxiogène constante de me demander si je peux vraiment jouer ce triple forte dans ce morceau de Rachmaninov, mes parents et moi avons pris la décision d'acheter un piano droit avec un système silencieux, permettant de jouer au casque. Cela me permet de travailler en soirée et le week-end, mais ce n'est pas idéal non plus. D'abord, on se bousille les oreilles lorsqu'on joue autant au casque. Et puis, il est compliqué de travailler le son du piano dans ces conditions », regrette Dimitri Malignan.

Le pianiste le reconnaît. Il a de la chance d’évoluer dans une famille aisée qui a pu lui acheter cet instrument qui coûte 13 000€. Une situation que ne partagent pas de nombreux jeunes musiciens aux conditions plus modestes. Pour eux, il faut parfois prendre le risque de se brouiller avec leurs voisins, faute de solutions.

De l'amende de 450 euros, jusqu'à l'interdiction de jouer de son instrument

Les situations peuvent s’envenimer jusqu’à voir un musicien condamné à payer une amende de 450 euros, parfois même plus si l’affaire est portée au civil devant un tribunal. En tant que chargée de mission au Centre d'information et de documentation du bruit (CIDB), Brigitte Quetglas reconnaît que le piano est l'instrument le plus souvent cité dans les problèmes de nuisances de voisinage. 

« C'est un instrument posé à même le sol. Les vibrations se propagent par les pieds de l'instrument et résonnent dans tout l'immeuble » explique-t-elle. Brigitte Quetglas explique que les nuisances liées au bruit relèvent du code de la santé publique. 

« Globalement, on a le droit de faire tout ce qu'on veut chez soi à partir du moment où on ne gêne personne. Tout le monde a le droit de jouer de la musique chez soi, mais tout le monde a également le droit de se plaindre du bruit généré par son voisin musicien. Et c'est à ce croisement que se crée le hiatus de la réglementation qui dit : tout bruit, qui par sa durée, par son intensité et par sa répétition nuit à la tranquillité du voisinage est répréhensible. »

Les textes de loi abordant les problèmes de nuisances sonores liées à la pratique d’un instrument de musique sont parfois flous. Plusieurs cas ont fait jurisprudence, comme en 1997 : un flûtiste professionnel a été condamné à cause de sa pratique intensive à son domicile. 

Le prévenu invoquait un article pénal concernant ses activités professionnelles, le juge a vu les choses différemment en estimant que cela relevait plutôt du loisir puisque il ne donnait ni cours de flûtes, ni concerts. 

Dans un arrêt antérieur, un pianiste a eu gain de cause, les juges ayant estimé que le niveau sonore de son instrument perçu dans l’appartement de ses voisins n’excédait pas celui généré par des éclats de rires. Conclusion : la vie en collectivité entraîne de fait une certaine tolérance aux bruits inévitables qui nous entourent.

Enfin, un arrêt rendu par la cour d’appel de Versailles en 2010 a jugé responsable les parents d’un jeune pianiste pratiquant de manière incessante son instrument afin de préparer le concours d’entrée au conservatoire. Malgré la réalisation de travaux d'insonorisation préconisés par un expert, le tribunal a jugé ceux-ci insuffisant. 

Les parents du jeune pianiste ont été condamnés à verser à leurs voisins 15 000 euros de dommages et intérêts pour trouble de jouissance de leur habitation, 6 000 euros au titre de frais de justice et 6 000 euros pour résistance abusive. Un jugement assorti par l’interdiction de pratiquer le piano dans la pièce située au rez-de-chaussée.

Bruit avoué, à moitié pardonné !

Parmi les solutions à mettre en place pour éviter que la situation ne s’envenime trop, Brigitte Quetglas prône la communication. « Généralement, les conflits peuvent se régler facilement en définissant des horaires en accord avec entre voisins. On peut également utiliser une sourdine si cela est possible en fonction de l’instrument. Pour les pianos, isoler les pieds de l’instruments pour qu’ils ne soient pas directement en contact avec le sol et puis envisager l’insonorisation de la pièce en question ou se doter d'une cabine isolante, solution la plus coûteuse mais la plus efficace. »

Le Centre d’information et de documentation du bruit ne cesse de le rappeler : parlez avec vos voisins. « Prenez les devants parce que comme le disait un vieux slogan du ministère de l’écologie, en charge de cette problématique : bruit avoué, à moitié pardonné ! » rappelle Brigitte Quetglas.