Générations Lully : Versailles rencontre Trappes autour du compositeur baroque

La création de la comédie-ballet « Baptiste ou l'opéra de farceurs » à l'opéra royal de Versailles jeudi 17 mai marquera la fin du projet Générations Lullly. Retour sur deux ans d'un parcours qui a rapproché le Centre de musique baroque de Versailles et la ville de Trappes autour du compositeur .

Générations Lully : Versailles rencontre Trappes autour du compositeur baroque
Lully, © Radio France

À La Merise, halle culturelle de Trappes, lundi 14 mai après-midi, l'ambiance est baroque. Dans le hall d'entrée où résonnent plus souvent des beats de hip-hop, un groupe d'adolescents répète un numéro chorégraphié. Ils sont tous élèves en 4e dans différents collèges de la ville, mais pour l'instant, ils sont apprentis danseurs dans une comédie-ballet autour de Jean-Baptiste Lully.  

L’exercice n’est pas facile : il faut compter les temps, surveiller les mouvements des copains, réagir au bon moment, soigner le geste. « La chorégraphie est inspirée de leur gestes quotidiens, explique le danseur et chorégraphe Marc Barret qui encadre la répétition. Danser du hip-hop sur de la musique baroque, pourquoi pas ? Qu'ils aiment ou qu'ils n'aiment pas, ils ont le droit de s'approprier cet univers qui leur semble si loin. Le XVIIe siècle français fait aussi partie de notre identité commune. » Le chorégraphe reprend inlassablement une fois, deux fois, trois fois avant de déclarer : « Ils viennent de découvrir les costumes, ils ne sont plus avec moi là... » 

« On dirait un Jedi »

Derrière la porte ouverte de l'auditorium plongé dans la pénombre, sur la scène en contrebas , on fait les dernières retouches sur les décors installés justement plus tôt dans la journée. En entrant, les élèves découvrent le plateau baigné d’une lumière forte. L’orchestre est déjà en place. « C’est trop beau ! » lâche un collégien émerveillé. Dans les coulisses, on enfile les costumes. Les rires fusent : « On dirait un Jedi », lance un gentilhomme du jour, perruque frisée et pantalon bouffant, à un mystérieux personnage enveloppé d’une longue cape. Partout, c’est l’effervescence : avant la générale de ce soir, l’équipe des interprètes est au complet et compte les dernières heures : on prépare la générale de la comédie-ballet Baptiste ou l’opéra des farceurs, avant deux représentations, une première à la Merise et une deuxième à l’Opéra de Versailles. 

Deux cents interprètes participent à la création de Baptiste ou l'opéra de farceurs
Deux cents interprètes participent à la création de Baptiste ou l'opéra de farceurs, © generationslully.fr

Pour Baptiste ou l’opéra des farceurs, ils sont deux cents sur scène à raconter, chanter et danser la vie de Jean-Baptiste Lully, ce personnage haut en couleur du XVIIe siècle français. Si la comédie-ballet ne figure pas dans le catalogue de l’illustre compositeur, elle en est fortement inspirée : 

« Il s’agit d’un pasticcio des extraits d’opéras de Lully, explique Olivier Schneebeli, directeur artistique des Pages et des Chantres du Centre de musique baroque de Versailles et conseiller musical du projet Générations Lully. « Avec le metteur en scèneVincent Taverniernous avons imaginé une suite de tableaux qui donnent à voir toute la palette de l'opéra de l'époque en condensé, mais qui parle aussi aux générations actuelles », précise-t-il. 

Toute une ville à l'heure baroque

200 interprètes, amateurs ou confirmés, issus d’un côté du vivier culturel et associatif de la ville de Trappes, de ses collèges et lycées, et de l’autre, des formations vocales et orchestrales du Centre de musique baroque de Versailles, participent à la création de Baptiste ou l’opéra des farceurs, spectacle qui vient couronner un vaste projet d'action culturelle baptisé « Générations Lully ». 

Initié par le Préfet de la région Île-de-France, le CMBV a été sollicité dès 2016 pour imaginer ce projet autour du patrimoine des XVII et XVIIIèmes siècles français, main dans la main avec les quartiers des zones de sécurité prioritaire. « Nous avons tout de suite voulu éviter le côté discriminatoire et élargir le cadre », raconte Cécile Rault, coordinatrice de Générations Lully. « Pour nous, l’intérêt premier était de fédérer toute la ville de Trappes : le tissu associatif et les structures sociales et éducatives. » 

Résultat : Générations Lully est une rencontre intergénérationnelle et multiculturelle. Parmi les participants, on compte trois collèges de la ville, les écoles de musique et de danse, la compagnie de hip-hop mythique Black Blanc Beurre, la maîtrise de Trappes et la compagnie de danse celtique Seiz Avel. « Les ressortissants des centres sociaux et de l’École de la deuxième chance ont aussi été impliqués dans les numéros chantés ou dans la confection des costumes ou la fabrication des décors. Les parents des élèves aident à l’encadrement et à la logistique. Il y a beaucoup de monde, et chacun apporte sa pierre à l’édifice, » sourit la coordinatrice.

De l'immersion à la création

Le spectacle présenté sur scène n'est que la deuxième étape du projet. La première a commencé à la rentrée 2016 par une sensibilisation à l’univers baroque. Près d'un millier de Trappistes, toutes générations confondues, ont visité le château de Versailles, puis découvert le CMBV, ses productions, et sont allés dans les ateliers de travail des Pages et des Chantres de Versailles. Une première immersion dans l'art baroque avant la mise en pratique, à partir de septembre 2017. Dans trois collèges de la ville, accompagnés des intervenants du CMBV, les collégiens ont suivi toute une année scolaire des ateliers hebdomadaires de danse, de chant et de théâtre, deux heures supplémentaires ajoutées à leur emploi du temps habituel qui n’ont pas toujours été faciles à honorer : « Le soir, après les cours, je devais en plus répéter les textes, mais je suis content d'être là », confie un jeune comédien apprenti dans les coulisses.

Les collégiens de Trappes jouent la vie de Lully dans la comédie - ballet Baptiste ou l'opéra de farceurs
Les collégiens de Trappes jouent la vie de Lully dans la comédie - ballet Baptiste ou l'opéra de farceurs, © Radio France

« Ce sont des enfants de notre époque qui ont du mal à s’engager sur du long terme, explique Marie Favier, chanteuse et cheffe de chœur qui a encadré les ateliers du chant. Tous débutants, il a fallu reprendre tout depuis le début, travailler les bases de la technique vocale pour leur apprendre à placer leur voix, et les familiariser avec la musique… C’était parfois éprouvant, ils étaient découragés. » Mais les élèves ont découvert les coulisses d'une production, l'orchestre, les décors et costumes et les quelques contraintes liés à ce milieu : « Il faut beaucoup répéter pour obtenir un résultat, écouter silencieusement pendant que les autres jouent, ou au contraire parler fort quand c'est son tour, pour que toute la salle entende le texte », énonce Marie Favier

« Le plus grand travail était de leur apprendre à travailler les uns avec les autres, ajoute Marie-Pascale Perillon, professeur de musique au collège Gustave Courbet, qui a emmené toute une classe dans le projet. Chacun est à égalité et le groupe doit fonctionner ensemble. Ce n’est pas facile, parce qu’il faut écouter ce que fait l’autre, servir la dynamique du groupe. Au début ils étaient intimidés, ils avaient peur de ce que leur corps est capable de faire. Prendre le risque devant les copains, ce n’est pas évident. Mais ils ont appris à se faire confiance et à se dépasser, », ajoute-t-elle.

Sur le plateau de La Merise, l'excitation est palpable. On suit à la lettre le planning des répétitions du jour. L'orchestre des 24 violons du Roy et les Pages du CMBV se sont joints aux collégiens sur scène. Avant de passer au filage, Vincent Tavernier, metteur en scène, suit les enchaînements des numéros un sourire aux lèvres. « Tous les jeunes présents sur scène ont évolué, et j'en ai vu plusieurs qui se sont véritablement révélés au fil des répétitions. Ils sont tous heureux d'être là : les collégiens de Trappes qui vivent leur première expérience scénique, comme les Pages de Versailles qui sont rompus à l'exercice. Au-delà d'une rencontre avec une esthétique, nous avons réussi notre pari : permettre à tous ces jeunes de s'ouvrir à quelque chose qu'ils ne connaissent pas à un âge où cela peut laisser des traces durables. Si ce moment de passion et de jubilation dans le partage d'une émotion artistique reste dans un coin du cœur de ces jeunes, on aura tout gagné », affirme le metteur en scène.