Berlioz mérite-t-il d'entrer au Panthéon ?

Alors que viennent de débuter les célébrations du 150e anniversaire de la mort d’Hector Berlioz, l'idée que les restes du compositeur soient transférés au Panthéon refait surface. Il deviendrait alors le premier musicien à y entrer... mais rien n'est moins sûr.

Berlioz mérite-t-il d'entrer au Panthéon ?
Si Hector Berlioz entrait au Panthéon, il serait le premier musicien à y être honoré, © Maxppp / Sylvestre

Berlioz au Panthéon ? C'est la question que pose Thierry Hillériteau dans un article du Figaro. Alors que viennent de débuter les célébrations autour du 150e anniversaire de la mort du compositeur, cette idée a refait surface ces derniers mois. Françoise Nyssen, ancienne ministre de la Culture, et Sylvain Fort, ancien directeur de la communication d'Emmanuel Macron et mélomane notoire, auraient défendu le projet. Mais les deux protagonistes ont quitté leurs fonctions et on ignore si leurs successeurs sont sur la même longueur d'onde. 

Et surtout, on ne sait pas ce que le chef de l'Etat en pense, puisque c'est à lui que revient la décision de « faire entrer » des personnalités au Panthéon, par décret. Si cela devait se faire, Hector Berlioz serait le premier musicien à être honoré dans le temple qui domine la montagne Sainte-Geneviève, située dans le Ve arrondissement de Paris. Le Panthéon ne compte que sept artistes parmi ses résidents : six écrivains et un peintre. 

Pour David Madec, l’administrateur du monument, si les artistes sont si peu représentés, c’est parce qu’on entre au Panthéon avant tout en raison d’un engagement au service de la France. « Par exemple, Emile Zola, qui évidemment est un grand auteur, entre au Panthéon avant tout pour son fameux J’accuse. Son engagement a transformé l’Affaire Dreyfus et a permis de dénoncer l’antisémitisme en France ». 

L’administrateur du Panthéon estime que Berlioz fait partie d’une « short list » de personnalités pressenties pour y entrer mais qu’il est très compliqué de le savoir à l’avance. « La liste est relativement longue et la décision appartient au Président de la République. Chez les grands musiciens, il y a des gens qui se sont engagés et qui s’engagent encore aujourd’hui. Peut-être qu’un jour l’un d’entre eux pourrait être choisi par le Président ». 

Berlioz, roi du contretemps

Etant donné le climat social actuel, l’idée qu’Emmanuel Macron décide d’honorer Berlioz dans les mois qui viennent paraît plutôt décalée. Pourtant le nom du compositeur refait régulièrement surface comme résident du Panthéon. Et cela depuis longtemps. Il en était déjà question en 1903 lors du premier centenaire de sa naissance. Le musicologue Julien Tiersot, auteur de plusieurs ouvrages sur Berlioz, plaide pour que ses restes soient transférés au Panthéon. 

Quelques années plus tard, en 1908, Le Petit Journal lance un concours dans lequel les lecteurs peuvent voter pour la personnalité française du XIXe siècle qui mériteraient d’entrer au Panthéon. Le nom de Berlioz y figure mais ne remportera pas le concours. La panthéonisation refait surface en 1968 grâce à Jean Boyer, député de l’Isère et fondateur du Festival Berlioz à La Côte-Saint-André, ville natale du compositeur. L’homme politique réussit à convaincre André Malraux, ministre de la Culture de l’époque, qui, à son tour, persuade le général de Gaulle. L’affaire semble entendue mais en 1969, De Gaulle démissionne et tout retombe à plat. 

Il faudra attendre l’année 2000 pour que Catherine Trautmann, alors ministre de la Culture, annonce que Berlioz fera son entrée au Panthéon en 2003, année du bicentenaire de sa naissance. Mais Jacques Chirac change d’avis et décide de faire entrer Alexandre Dumas en 2002. 

Les défenseurs de la panthéonisation de Berlioz ont donc dû retrouver l’espoir que cela se fasse enfin en 2019, pour les 150 ans de sa mort. Cela mettrait fin à une longue liste de malchances qui collent à Berlioz. « Chez Berlioz, ça se passe souvent comme ça, explique Bruno Messina, directeur du Festival de la Côte-Saint-André et coordinateur des célébrations de l’année Berlioz. Il a toujours été en décalé, en contretemps. Il s’est longuement battu pour avoir le Prix de Rome et être enfin reconnu par l’institution. Berlioz l’obtiendra juste au moment où il créé sa Symphonie fantastique à Paris, qui sera l’un de ses rares véritables triomphes. Il se retrouve donc obligé de partir à Rome au moment où Paris lui ouvre les bras ». 

Berlioz, père de l'orchestre moderne

Personnalité longtemps clivante, Berlioz fait désormais l’unanimité chez les musiciens qui sont de plus en plus nombreux à défendre son œuvre. Pour Bruno Messina, il est indéniable que Berlioz a marqué son époque et les générations de musiciens qui l’ont succédé. 

« Il y a vraiment un avant et un après Berlioz, notamment parce que c’est lui qui invente l’orchestre moderne. Il n’y aurait pas eu de Debussy ni de Ravel, ne serait-ce que dans l’utilisation des timbres, sans qu’il y ait eu Berlioz pour l’annoncer. La Symphonie fantastique date de 1830, rendez-vous compte, c’est une révolution ! Et c’est encore aujourd’hui d’une modernité absolument extraordinaire. C’est une question d’orchestration et d’instrumentation. Tout les musiciens des XIXe et XXe siècles français en sont les héritiers même s’il n’y a pas d’élèves directs de Berlioz, ils sont tous les enfants de son traité d’instrumentation ».

Bruno Messina montre également à quel point Berlioz a rayonné à l’étranger. « C’est le cas du Groupe des cinq _russes (Borodine, Cui, Balakirev, Moussorgski, Rimski-Korsakov, ndlr) qui s’est formé grâce à Glinka et Berlioz. Berlioz a également beaucoup compté en Angleterre et où il est presque revendiqué comme un compositeur national_ ». 

On ne sait pas si Berlioz finira par entrer au Panthéon. D’autant plus qu’il risque de se faire griller la priorité par un autre compositeur : Rouget de l’Isle, l’auteur de La Marseillaise. Son transfert au panthéon avait été signé en 1915 par Raymond Poincaré, mais jamais validé par les deux chambres. Ses cendres reposent donc toujours aux Invalides, où elles avaient été provisoirement déposées.