Pourquoi la musique a-t-elle joué un rôle si important pendant la crise de la Covid-19 ?

Alors que la vague de la Covid-19 déferlait sur l'Europe, la musique est devenue une nouvelle forme de résistance au stress et aux inquiétudes des milliers des gens confinés. Pourquoi ? Décryptage par les neuroscientifiques.

Pourquoi la musique a-t-elle joué un rôle si important pendant la crise de la Covid-19 ?
Une famille de musiciens pendant le confinement à Francfort, Allemagne, © Getty / picture alliance

« Au début on était tous très inquiets, on ne savait pas vraiment ce qui nous arrivait, témoigne Cyril Bouffyesse, altiste à l’Orchestre national de France. Lorsque le confinement est décrété en France le 16 mars dernier, Cyril se trouve chez lui, dans le 18e arrondissement parisien. Tout est allé très vite. Du coup, les premiers jours, je n’avais pas tellement envie de jouer de mon instrument. Et puis un soir, avec mon meilleur ami, pianiste qui habite dans le même immeuble, on a décidé de se lancer. » 

Plusieurs soirs pendant le confinement, Cyril joue à sa fenêtre, seul ou accompagné de son ami pianiste. « Il y avait une ambiance particulière, beaucoup de monde sur les balcons et une énergie et une écoute très particulières. D’ailleurs, parfois après la musique, les gens restaient au balcon avec un verre et se mettaient à discuter. Il y avait un vrai lien qui ne se serait pas créé si tout le monde avait continué son train-train quotidien.»

En ce mois de mars, la vague de la Covid – 19 déferle sur la France. Le confinement devient une réalité. La vie est en suspens, les rues désertes. « Tous les rassemblements familiaux ou regroupements amicaux sont proscrits. » Nos déplacements sont limités au strict minimum. Assignés à résidence, nous apprenons à organiser une nouvelle vie en huis clos. Et sortons tous les soirs à 20h sur nos fenêtres pour applaudir en soutien à tous ceux et celles qui luttent contre la maladie en première ligne.

Résister en musique

Mais l'initiative de Cyril est loin d'être isolée. Alors que l’épidémie sévit dans le pays à un rythme effréné, c’est l’Italie qui donne le la. Une nouvelle forme de résistance est partie du sud du pays : sur leurs fenêtres, terrasses et balcons, pour lutter contre l’angoisse et l’isolement, les Italiens se sont mis à faire de la musique. De l’hymne national, Bella ciao, Volare ou Vincero, jusqu’aux  mini-concerts ou chants collectifs qui entraînent des familles entières et tout le voisinage dans de joyeuses cacophonies, ces vidéos captés par les téléphones portables font le tour du web et inspirent d’autres villes : Berlin, Budapest, New York.

Des musiciens professionnels se mettent eux aussi à proposer des concerts de leur lieu de confinement. D’autres détournent les mélodies existantes ou en composent de nouvelles en soutien au personnel médical, ce personnel médical que l’on voit d’ailleurs aussi chanter, y compris en plein service dans les hôpitaux. On reconstitue choeurs et orchestres de manière virtuelle dans les interprétations des tubes de la musique classique ou du gospel. Les grands médias mettent à disposition en streaming des heures et des heures de musique tout genre confondu. Privés de contact physique, limités dans leur mouvement, des milliers de personnes expriment le besoin de vivre à travers de la musique une expérience commune.

Les neurosciences s'intéressent  immédiatement à cette nouvelle pandémie musicale. Plusieurs études se  penchent sur le rôle que la musique a joué pendant le confinement. L'une d'elles, est actuellement en cours de finalisation à  l’Institut des neurosciences de l’Université de Montréal. Selon le neuroscientifique Robert Zatorre, qui l'a dirigée en collaboration avec trois collègues de New York, Barcelone, d’Israël et d’Allemagne, elle consistait à proposer  à 1200 personnes situées dans le monde entier, un questionnaire de 40 activités à classer par l’ordre de l’importance en période de confinement. Lecture, films, écriture, cuisine, conversations avec des amis, exercice physique, drogues, sexe, prière ou méditation, les chercheurs ont pris soin de ne pas suggérer la musique comme étant le sujet de l’étude. Et les résultats sont surprenants : 

« La musique a été choisie comme numéro 1 par 15% des personnes interrogées, devant les conversations avec des amis, l’exercice physique, la cuisine ou  les films. Et plus les personnes les plus affectées par la crise – parce qu'elles auraient perdu un proche ou leur travail, par exemple, se sont le plus tournées vers la musique ».

Contrairement à ce que l’on peut observer via les réseaux sociaux, la pratique musicale en groupe n’est pas le choix le plus fréquent. 

« Nous avons proposé plusieurs sous-catégories pour la musique : écouter de la musique avec le casque, en jouer seul ou en groupe, composer ou chercher de la musique, et notamment la musique de l’enfance ou de l’adolescence. Nous n’avons pas encore les résultats définitifs, mais mon impression est que l’aspect social joue un rôle, mais ce n’est pas le rôle principal. En revanche, presque tout le monde a dit avoir écouté de la musique beaucoup plus souvent que d’habitude pour y trouver du réconfort. »

La musique, un peau-à-peau sonore

Se réfugier dans la musique pour y trouver du réconfort, oui, mais comment ? Comme l'explique Emmanuel Bigand, chercheur en neurosciences à l’Université de Bourgogne, la réponse est à chercher dans notre cerveau.

«La musique est un peau à peau sonore, c’est une caresse. Elle peut réguler notre humeur, modifier la biochimie de notre cerveau, et notamment réguler la sécrétion du cortisol, hormone de stress. On peut vraiment reprendre le courage et se sentir revitalisé. La musique est une super médecine non-invasive.» Et si la musique a rencontré une telle adhésion pendant la crise de la Covid-19, c'est qu'elle répond à nos besoins fondamentaux de connexion avec les autres : 

« Notre cerveau et notre vie psychologique a un besoin absolu de la musique, précise Emmanuel Bigand. Il y avait des tas de moyens de communication qui étaient perdus, les gens ne pouvaient pas se voir, encore moins se toucher, il ne restait que le son qui traverse les distances et a le pouvoir de fédérer des groupes beaucoup plus grands que le langage. C’est  un besoin de mise en relation par le son qui s’est exprimé. »

La musique est un liant social déterminant dans l'évolution de notre espèce. Lorsqu’on est en détresse, explique le chercheur, cette mise en relation avec l’autre devient vitale. « Faire de la musique avec les autres permet à nos cerveaux de se synchroniser. Cette synchronisation change la relation sociale, l’empathie  que l’on a avec l’autre, la personne nous parait beaucoup plus sympathique et on rentre dans une relation de collaboration. Cette relation d'attachement à l'autre en période de crise nous redonne confiance,» conclut le chercheur.