L’oeuvre d’Offenbach peut-elle encore être d'actualité ?

Il y a 200 ans naissait le compositeur français Jacques Offenbach. Ses oeuvres, jouées, partout aujourd’hui, témoignent-elles d’une époque si différente de la nôtre ? Trois personnalités du monde de la musique répondent.

L’oeuvre d’Offenbach peut-elle encore être d'actualité ?
Le cancan est associé à la musique d'Offenbach grâce au Galop infernal de son Orphée aux enfers, © Getty / julio donoso

Près de deux siècles après la création de ses plus grandes œuvres, La Vie Parisienne, La Belle Hélène, Orphée aux enfers… la musique et les textes de Jacques Offenbach semblent dépeindre une société qui n’aurait pas évolué. Par le biais de ses œuvres et sous couvert d'humour, de légèreté, le compositeur français d’origine allemande critiquait en fait sévèrement la bourgeoisie, le pouvoir du Second Empire, et portait un regard presque politique sur la place des femmes dans la société. 

Alors l’oeuvre d’Offenbach, peut-elle être toujours d'actualité ? Pour répondre à cette question, nous avons interrogé trois personnalités du monde de la musique qui ont travaillé les œuvres d’Offenbach, à travers la mise en scène, le chant ou encore la danse... 

Chez Offenbach, tout le monde se déguise, tout le monde joue un rôle qui n’est pas le sien… Or aujourd’hui nous vivons dans une époque où il y a beaucoup de superficialités

Olivier Lepelletier est metteur en scène, il travaille aussi depuis une vingtaine d’années au Moulin Rouge, à Paris. En février prochain il met en scène La Périchole au théâtre de l’Odéon à Marseille, et selon lui, l’oeuvre d’Offenbach est rendue moderne par le goût du compositeur pour le travestissement : 

« Chez Offenbach, tout le monde se déguise, tout le monde joue un rôle qui n’est pas le sien… Or aujourd’hui nous vivons dans une époque où il y a beaucoup de superficialités, où l’on s’invente un peu des vies, avec les réseaux sociaux notamment ! On met en scène nos vies, on joue des personnages, on essaye d’être quelqu’un d’autre. »

Sa future mise en scène reprendra le thème du cabaret, un univers qu’il connaît bien et qui pour lui, colle parfaitement avec le monde de Jacques Offenbach pour ces mêmes raisons : « Le cabaret permet de devenir une autre personne. On arrive, on met une veste à paillettes, quelques plumes, et ça y est, sur scène, on est un autre personnage », témoigne Olivier Lepelletier. 

Aujourd’hui, les gens disent quelque chose pour autre chose, constamment, jusqu’à la politique ! On vit dedans, après il faut le savoir, comme Offenbach le savait à son époque

Se déguiser, se cacher derrière un personnage… L’oeuvre d’Offenbach est propice au mensonge. Et pour Nicolas Rigas, metteur en scène, chanteur lyrique et directeur du théâtre du Petit Monde à Paris (qui fête le jour de l’anniversaire d’Offenbach ses 100 ans !), c’est le mensonge qui rend très actuelle la vision du monde du compositeur :

« L’oeuvre d’Offenbach parle de l’homme avec un grand H, de ses défauts, de ses qualités et de sa duperie, notamment par le mensonge… Aujourd’hui, les gens disent quelque chose pour autre chose, constamment, jusqu’à la politique ! On vit dedans, après il faut le savoir, comme Offenbach le savait à son époque ».

Nicolas Rigas souligne que tout est passé dans la drôlerie, et qu’il y a toujours une double lecture des œuvres d’Offenbach, une double lecture, à prendre ou à laisser  : « On peut en rigoler et passer un bon moment sans chercher plus loin ou on peut y réfléchir. Par exemple dansLa Vie parisienne, quand il dit : “On ne demeurera plus à Paris” car Paris est une ville qui coûte de plus en plus cher, et qu’aujourd’hui on voit que le prix du mètre carré tourne autour de 10 000€, c’est effrayant ! », poursuit le metteur en scène. 

Il faut avoir envie de mordre pour danser le cancan !

La musique, le texte, et la danse dans tout ça ? Nadège Maruta est ancienne danseuse de cancan, chorégraphe (elle a travaillé notamment avec le metteur en scène Jérôme Savary), et autrice du livre L’Incroyable histoire du cancan. Pour elle, si le cancan est associé à la musique d’Offenbach ce n’est pas par hasard :

« Il faut avoir envie de mordre pour danser le cancan ! C’est une danse énergique, entraînante, qui demande de la souplesse et beaucoup de force, or cette force on la prend dans la joie et c’est pour ça que la musique d’Offenbach est tout à fait appropriée. »

La présence du cancan dans l’oeuvre d’Offenbach revêt aussi un message presque politique car à l’époque c’est une danse interdite : « Les danseuses étaient arrêtées, passaient devant les tribunaux, l’Eglise prêchait contre cette danse… Mais ces féroces critiques ont attiré la curiosité et le bal s’est transformé en lieu de spectacle où l’on venait regarder les danseuses de cancan qui étaient mieux payées que les hommes pour une fois ! », explique Nadège Maruta. 

Certains musicologues avancent l’idée qu’Offenbach n’aurait pas accepté que l’on danse le cancan sur sa musique. Sachant que le Galop Infernal de la fin de son Orphée aux enfers est devenu un hymne pour les danseuses de cancan, le paradoxe serait intéressant, mais pour Nadège Maruta, c’est une fausse affirmation : « Offenbach savait très bien que le cancan attirait le public… Il cherchait à produire des spectacles, à ce que son oeuvre existe ! » Pour l’ancienne danseuse, si le Galop infernal est devenu le plus célèbre galop du monde, c’est parce qu’il est associé au cancan mais surtout à l’hymne des Parisiennes, des femmes en quête d’émancipation : 

« N'en déplaise aux hommes qui voulaient voir dans cette expression chorégraphique un appel au sexe, les femmes, elles, voyaient la possibilité de s'émanciper, et leur libération ne pouvait pas se faire sans la libération de leurs jambes ! Avant ce sont des femmes -tronc : elles ont des crinolines et ne passent même pas les portes, leurs jambes n'existent pas. Donc le cancan, c'est une armée des jambes en colère qui mettent le bal sans dessus - dessous. »

Travestissement, mensonge, satyre et émancipation par la danse : deux siècles plus tard, Offenbach continue à divertir son public autant qu'il questionne la société.