Pourquoi aime-t-on Billie Holiday ?

Mardi 7 avril marquait le centenaire de la naissance de la légende du jazz Billie Holiday. Retour sur ce qui nourrit un attachement si fort à cette artiste.

Pourquoi aime-t-on Billie Holiday ?
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En vingt-cinq années, la chanteuse a marqué l’histoire de la musique avant de s’éteindre à New-York à 44 ans. Femme à la voix de velours, qui exprimait avec habileté le blues, Billie Holiday continue de faire chanter, et d'impressionner.

Parce qu’elle incarne une des voix les plus singulières du jazz

Les véritables fanatiques de jazz ne jurent que par elle. L'émotion, le blues, coulaient naturellement de sa voix. Si Billie Holiday n’a peut-être pas la voix la plus plastiquement séduisante du jazz -comme Sarah Vaughan ou Ella Fitzgerald - elle dispose d’un rythme inné. Accentuant certaines syllabes et jouant d’un swing particulier.

Billie Holiday privilégie les sentiments humains pour faire passer ses textes. Elle avait beaucoup appris auprès de Louis Armstrong et de Bessie Smith. Elle voulait s’approprier le sens du tempo d’Armstrong et la puissance vocale de BessieSmith. Billie Holiday, qui s'est usée et brûlée avant l'heure, et dont les fêlures de la voix semblaient envelopper les nôtres, laisse l’empreinte d’une voix aussi extraordinaire qu’inoubliable. On aime encore à se réfugier dans les silences que sa musique rendaient sensuels, avant qu’ils ne retombent.
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Parce qu’elle représente une femme libre, engagée dans la cause afro américaine

En 1939, elle avait interprété au café Society à New-York "Strange Fruit", l'une de ses chansons les plus poignantes, où elle dénonce avec virulence le lynchage des Noirs qui avait encore lieu dans le sud des Etats-Unis. La chanson est le parfait reflet du talent de l’artiste, tant dans l’interprétation que dans l’habileté de l’écriture. Les « fruits étranges » qu’elle évoque, ce sont les Noirs pendus aux arbres des Etats de la Georgie ou de l’Alabama.
C’est un enseignant du lycée, militant communiste, Abel Meeropol, qui est l’auteur de ce texte, à l’origine un poème qu’il avait publié sous le nom de Lewis Allan. Il le proposa à Billie Holiday qui le chanta l’âge de 24 ans. A l’époque, sa maison de disques, Columbia, avait refusé dans un premier temps de la publier. C’est son expérience personnelle du racisme qui confortera sa décision de s'engager en faveur cette cause. Elle sera ainsi l’une des toutes premières artistes de renom à le faire de façon aussi explicite. Paradoxalement, bien que ce morceau fasse partie intégrante de l’histoire de la musique américaine et qu’il reste très apprécié du public, il n’est que rarement interprété. Pour nombre d’auditeurs, la chanson, et notamment son interprétation par Billie Holiday, reste déstabilisante, voire douloureuse à entendre.

Parce que son itinéraire d’artiste et sa trajectoire intime sont profondément liés

La voix de Billie Holiday renferme tout ce que fait sa vie, de joie, de malheurs, d’excès et de retenue. Une voix qui évoluait au fil du temps et de ses problèmes de santé. Billie Holiday va notamment passer une année en prison où elle développera une sévère dépendance à l’héroïne. Puis elle va arrêter, se mettre à l’alcool, puis aux médicaments. Un mode de vie totalement dégradé qui viendra parfois ternir sa voix. Ses performances des années 50 n'en sont que plus poignantes, même si jugées moins sûres techniquement. Comme « Lady in Satin », sorti en 1958, dans lequel Billie Holiday y apparait très diminuée vocalement. Un avant dernier album qui respire la mélancolie, le spleen et le blues mais jugé trop commercial et sirupeux par un public de fans déçus ou par de fidèles détracteurs. D’autres le considèrent comme son chef d’œuvre, sur le plan émotionnel.

Car elle est aujourd’hui plus vivante que jamais

Suite à sa mort prématurée, Billie Holiday laisse un héritage musical court mais intense.
La chanteuse de jazz Esther Phillips ou encore Nina Simone assument sans complexe leur filiation à Lady Day. Frank Sinatra, en 1958, dira à son sujet :

« Billie Holiday est celle qui, musicalement, m’a le plus influencé. Et elle continue de m’influencer. Lady day est incontestablement celle qui a eu la plus grande influence sur la chanson populaire américaine de ces 20 dernières années ».

Cent ans après sa naissance, elle continue de marquer le paysage de la musique et de la culture contemporaine. Chaque époque s’identifie à sa voix et nombre d’artistes contemporains se sont risqués à la comparaison en reprenant ses titres : Stevie Wonder, Diana Ross (qui l'a également incarnée à l'écran en 1971 dans Lady Sings the Blues) ou Aretha Franklin ont tous essayé d’habiter les titres d’Holiday .

Côté bande dessinée, l’ouvrage Billie Holiday, signé du duo argentin José Munoz et Carlos Sampayo, initialement publiée en 1991, et récemment rééditée raconte la souffrance d’une vie derrière les scandales.

Pour aller plus loin :
Réécouter les émissions « All That Jazz » consacrées à Billie Holiday et présentées par Arnaud Merlin

Billie Holiday (1/4) : chanteuse d’orchestre (1933-1938)
Billie Holiday (2/4) : un fruit étrange (1939-1945)
Billie Holiday (3/4) : une voix en Verve (1945-1952)
Billie Holiday (4/4) : ultimes fêlures (1953-1959)

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