Portrait de Simon Proust : "Je dois avouer que plus je dirige et moins je sais à quoi sert un chef d’orchestre"

A l’occasion de l’édition 2016 des Talents chefs d’orchestre organisée par l’Adami le lundi 10 octobre à l'Auditorium de la Maison de la Radio, France Musique dresse les portraits des trois lauréats. Découvrez Simon Proust, chef d’orchestre de 26 ans.

Portrait de Simon Proust : "Je dois avouer que plus je dirige et moins je sais à quoi sert un chef d’orchestre"
Le chef d'orchestre Simon Proust et son ensemble Cartésixte.

A seulement 26 ans, Simon Proust bénéficie d'une solide expérience. Il débute la direction d'orchestre au Conservatoire de Tours avant de partir pour le Conservatoire national supérieur de Musique (CNSM) de Paris où il vient d'obtenir son master dans la classe d'Alain Altinoglu. Il a déjà dirigé de nombreuses formations, comme l'Orchestre national des Pays de la Loire, la maîtrise de Notre-Dame de Paris, l'Orchestre philharmonique Janáček ou l'Orchestre symphonique de la Hongrie du Nord.

Simon Proust est également très attaché aux pratiques amateur, il a fondé en 2010, à Tours, l'Ensemble Cartésixte qui réunit une centaine de musiciens amateurs et professionnels. Il a également été le directeur musical de la formation symphonique du COGE, les Choeurs et Orchestres des Grandes Ecoles de Paris.

France Musique : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous orienter vers la direction d’orchestre ?

Simon Proust : Je n’ai pas de souvenir très précis de la façon dont c'est arrivé. Cela a été un long processus. L’un de mes plus lointains souvenirs remonte au temps où je chantais dans les chœurs d’enfants à l’Opéra de Tours. J’avais une dizaine d’années et nous avons fait quelques représentations de Carmen et Tosca. C’est la première fois que j’étais en contact avec un chef d’orchestre et cela a commencé à m’intriguer. Ensuite à 14 ans, alors que je faisais partie de l’orchestre symphonique du Conservatoire de Tours, Jean-Marc Cochereau, le directeur, m’a permis de diriger trente secondes de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak pendant le raccord d’un concert. J’ai tout de suite ressenti une sensation très forte. J’ai eu très chaud et mon cœur s’est mis à battre à une vitesse folle. Je crois que c’était principalement dû au fait que je me retrouvais devant 80 personnes et que je ne savais pas exactement quoi faire.

Vous étiez plutôt quelqu’un de timide à cet âge ?

Absolument. J’étais très introverti. Je le suis toujours d’ailleurs. Un peu moins que lorsque j’étais adolescent mais c’est toujours une chose contre laquelle je dois me battre. Je n’ose pas m’imposer tant que je n’ai pas totalement confiance en moi, ce qui peut parfois être embêtant dans ce métier. J’ai vécu mon adolescence en total décalage avec les gens de mon âge et j’ai eu envie de ne pas laisser cette différence prendre trop de place dans ma vie. Je suis donc allé me confronter à ce qui m’impressionnait le plus pour sortir de mon côté réservé.

Cette gestion de la timidité et de l’affirmation de soi malgré son jeune âge fait-elle partie de l’enseignement de la direction d’orchestre ?

Il n’y a pas de cours théoriques à ce sujet mais ce sont des choses que l’on peut évoquer avec les chefs que l’on rencontre. C’est plutôt rare parce qu’il s’agisse d’un sujet très personnel. Certains vont avoir un aplomb dès le départ, d’autres misent sur leur présence physique qui en impose, ce qui est loin d’être mon cas (rires). C’est à nous de trouver les ressources pour réussir à nous affirmer.

Après toutes ces années de pratique et toutes les rencontres que vous avez pu faire, en savez-vous plus sur que doit être le rôle du chef d’orchestre ?

Je dois avouer que plus je dirige et moins je sais à quoi sert un chef d’orchestre. Lorsque j’ai débuté, je pensais que c’était celui qui faisait jouer tout le monde ensemble, qui décidait de l’interprétation, etc. Je continue de le penser d’ailleurs mais je découvre de plus en plus l’importance du rôle de la transmission. Réussir à faire en sorte que les musiciens s’écoutent entre eux et surtout réussir à transmettre quelque chose au public. Actuellement je m’intéresse beaucoup à ce que doit être ce rôle-là. Comment transmettre ? Etre sur le podium et bouger les bras ne veut pas dire grand-chose si l’on n’a pas une réflexion à apporter.

Quels sont les chefs qui vous inspirent le plus ?

Si je ne devais en choisir qu’un ce serait Sir Simon Rattle. C’est quelqu’un qui humainement me plaît énormément et qui m’inspire musicalement. D’un point de vue technique, j’aime beaucoup sa façon d’être face à l’orchestre et sa façon de diriger. Je ne cherche pas à le copier parce que je ne crois pas que ça fonctionne dans ce métier, mais vraiment à m’en inspirer. Je suis également très admiratif de Philippe Jordan et de sa capacité impressionnante à maîtriser et à contrôler. Il y a aussi Bernard Haitink que j’ai eu la chance de rencontrer. J’ai été bluffé par sa façon de mener les choses, par son calme lorsqu’il est sur scène, par son charisme et son énergie très concentrée.

Pour en citer un dernier parmi tous ceux qui comptent pour moi : Alain Altinoglu. Une personnalité très différente de celles des chefs que je viens de citer mais qui continue à m’inspirer toujours. Je lui dois d’ailleurs un grand déclic dans ma vie de chef. C’était il y a trois ans lors d’une masterclass au CNSM de Paris. Il trouvait que ce que je faisais était techniquement propre mais très ennuyeux. Je ne savais pas quoi faire de plus étant donné que j’avais déjà l’impression d’être à mon maximum. Il est alors allé s’accroupir en face de moi au milieu des cordes et il m’a dit « dirige et regarde-moi ». Il m’a regardé dans les yeux et d’un coup quelque chose a changé dans ma direction. Je ne saurais pas l’expliquer. Quelque chose dans ma tête s’est libéré, je ne pensais plus à ce que je faisais dans mes bras mais à ce que je souhaitais transmettre et exprimer. Il y a clairement eu un avant et un après grâce à lui.

Quel répertoire vous attire le plus ?

Depuis toujours je suis passionné par la musique française de la deuxième moitié du XIXe siècle jusqu’à 1950 : Debussy, Ravel, Fauré, Messager, etc. Dès que l’occasion se présente, j’essaie de programmer une pièce de cette époque-là. Mais je ne veux me fermer aucune porte. Actuellement je me sens très attiré par Beethoven, Schumann et Mendelssohn et je souhaite creuser le plus possible dans cette direction. Je suis en train de travailler sur trois créations contemporaines avec les compositeurs, ça aussi c’est passionnant. A mon âge, je crois que tout est intéressant et qu’il serait idiot de m’enfermer dans une catégorie.

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