Portrait de Kent Nagano : la musique est la métaphore pour la vie

Ce soir, le chef d’orchestre américain Kent Nagano dirigera l’Orchestre philharmonique de Radio France dans un programme viennois : Schoenberg, Mozart et Bruckner, occasion de retrouver une formation avec laquelle il a partagé des moments forts de sa carrière. Occasion également d'évoquer les liens étroits que Kent Nagano entretient avec la France depuis les débuts de sa carrière.

Portrait de Kent Nagano : la musique est la métaphore pour la vie
Kent Nagano avant le concert avec l'Orchestre philharmonique de Radio France /Photo : Suzana Kubik

Directeur musical de l'Orchestre symphonique de Montréal depuis 2006 et chef invité principal de l’orchestre symphonique de Gothenburg depuis 2013, Kent Nagano revient à Paris pour un concert avec l'Orchestre philharmonique de Radio France dans un programme autour des piliers de la musique viennoise : une mise en perspective de deux écoles viennoises avec Mozart et Schoenberg, et un grand symphoniste, Anton Bruckner, et sa Troisième symphonie. Kent Nagano retrouve à cette occasion une formation avec laquelle il a partagé des moments mémorables, dont la récente création de l'opéra Trois sœurs de Peter Eötvös en 2011 au Théâtre du Châtelet.

⇒Vous connaissez bien les orchestres français : vous avez été à la tête de l'Opéra de Lyon pendant douze ans (1988-1998) et avez également dirigé de nombreuses productions et concerts avec différentes formations en France, pour ne citer que la récente collaboration avec l'Orchestre philharmonique de Radio France autour de la création des Trois sœurs de Peter Eötvös en 2011...

Pendant une période de ma carrière, avant mon départ pour Los Angeles il y a dix ans, j’ai beaucoup travaillé en France : avec l’Orchestre philharmonique de Radio France, sur la création des Trois sœurs de Peter Eötvös, une production assez remarquable, pour laquelle le compositeur lui-même m'a confié qu'elle lui a ouvert de nouvelles perspectives dans sa démarche de compositeur. Il y a eu aussi la création de Doktor Faust de Busoni (avec l'Opéra de Lyon). Un autre souvenir marquant reste pour moi le Coq d'or de Rimski-Korsakov, capté au Châtelet en 2002, avec l'Orchestre de Paris. C'est drôle, dix ans plus tard alors que je dirigeais à Moscou, un musicien est venu me voir avec notre version du Coq d'or en DVD en me disant que c'est devenu une version de référence. En tous cas, ce concert avec le Philharmonique est pour moi l'occasion de retrouver un orchestre français après une longue absence.

⇒ Après plusieurs années passées à la tête de l'Opéra de Los Angeles et de l'Orchestre symphonique de Montréal, retrouvez-vous avec l'Orchestre philharmonique de Radio France un son français ?

Un son, oui, une culture orchestrale, que définissent le caractère, l’esprit et la musicalité naturelle et organique des musiciens français. Une ouverture d’esprit, une curiosité, un engagement, et une façon de respirer nécessaires pour le répertoire que l'on travaille pour ce concert. C'est un exercice exigeant et très excitant pour les musiciens : mettre en miroir trois époques et trois univers très différents au niveau des textures et des couleurs sonores toutes en micro nuances, dont chacune représente un univers stylistique, demande une concentration particulière, un rapport de confiance, qui va au -delà d’une répétition de routine. Il faut chercher au plus profond des couleurs orchestrales, et pour cela, il me faut des partenaires subtils et fiables techniquement, ce qui est le cas.

⇒ Vous avez tissé des liens très forts avec la France depuis vos débuts de chef d'orchestre, je pense à Olivier Messiaen avec qui vous avez travaillé sur son Saint François d'Assise...

Au début de ma carrière, j'ai dirigé un cycle Messiaen en Californie. J'ai adressé une lettre à Olivier Messiaen pour avoir ses conseils. Il m'a invité à loger chez lui et il était en pleine préparation de Saint François d'Assise, j'étais à la source même de la naissance de cette œuvre !
Il n’y a pas un jour qui passe sans que je ne me réfère au Maître Messiaen. Lorsque j’ouvre une partition, consciemment ou inconsciemment je suis ses conseils. Quand on a eu la chance de fréquenter de grands musiciens, leur empreinte reste pour la vie. J'ai eu plusieurs guides parmi les grands musiciens français : Pierre Boulez, que j'ai rencontré très tôt aussi, qui m'a ouvert la porte de l'Ensemble Contemporain, que je continue à diriger, mais aussi Henri Dutilleux, que j'admirais tant et dont la disparition m'a beaucoup attristé.

⇒Vous semblez défendre corps et âme la création contemporaine : dans quelques jours vous allez créer à avec l’Orchestre National de Lyon la nouvelle œuvre de Kaija Saariaho, Maan varjot ; vous avez dirigé les créations de Peter Eötvös, John Adams, Wolfgang Rihm, ou George Benjamin, parmi d’autres. Est-ce justement votre engagement auprès des compositeurs contemporains qui est votre moteur principal en tant que chef d’orchestre ?

Je suis tout d'abord attiré par la qualité d’une œuvre, la date de la composition m'importe peu. Peut-être est-ce la principale raison pour laquelle mon répertoire est aussi large. Ce qui m'intéresse avant tout, c'est de ressentir cette dimension qui fait que l'œuvre en question se place au-delà du temps. Personne ne peut savoir avec certitude si une œuvre va perdurer, on peut évidemment se tromper. L’exemple de Written on skin de George Benjamin est assez parlant. J'ai dirigé la création allemande (à l'Opéra d'Etat de Bavière) et j’ai senti tout de suite qu’il s’agissait d’une œuvre qui sort du commun, éternelle.

Mais il me semble que je fais de moins en moins de créations. Aujourd’hui, nous sommes tous concernés par la position de la musique classique dans notre société. Il faut beaucoup investir dans les générations futures, éduquer non seulement les musiciens, mais aussi et surtout un public de l’avenir. La mode et les tendances vont toujours exister, mais la qualité est ce qui va garantir à une œuvre de durer. Pour cela, plutôt que de me précipiter sur les créations, je préfère être patient et chercher les œuvres qui possèdent cette pertinence, dans lesquelles je reconnais cette dimension intemporelle.

Vous avez un répertoire très vaste, symphonique et lyrique, que vous semblez travailler avec la même conviction. Avez-vous des répertoires ou des compositeurs que vous n’osez toujours pas aborder, qui vous impressionnent ?

Il faut toujours avoir peur. Si je me réveille un jour on me disant que je sais tout, cela signifiera que je suis mort en tant qu’artiste, que je n’ai plus rien à dire. La particularité de la musique par rapport aux autres arts, est son coté existentiel. La musique nous amène à nous poser des questions qui n’ont pas forcément une réponse, mais c’est le questionnement, le cheminement qui est passionnant et qui nous pousse en permanence à approfondir notre quête. C’est cela qui fait qu’à chaque fois qu’on aborde une œuvre que l’on connaît déjà, une symphonie dans la salle de concert tout comme une sonate pour piano de Beethoven, par exemple, de nouvelles questions surgissent et l’interprétation passe à un autre niveau.
Par exemple, je viens de reprendre les symphonies de Sibelius. C’est un répertoire standard que j’ai souvent dirigé, mais cette-fois ci, c’était dans un contexte nouveau pour moi : avec les musiciens scandinaves. J’ai eu tellement peur de cette expérience, je me suis énormément préparé, j’ai refait des recherches, je me suis documenté à nouveau, j’ai tout repris, parce que le fait de tourner avec un orchestre scandinave dans les pays scandinaves, au cœur même de leur culture, voulait dire qu’il fallait que je sois complètement ouvert à leur vision des choses. Et rester ouvert, cela demande énormément de travail de préparation...

⇒ Quelle place a la musique pour vous ? Est-ce un moyen de communication ?

C'est plutôt cette dimension existentielle qui m'intéresse. Je vais citer le grand Bruno Walter : la musique est la métaphore pour la vie, et j'y crois profondément. Les préoccupations et les défis de notre monde ne sont évidemment pas les mêmes qu'il y a 200 ans, mais les fondements de l’humanité restent inchangés : nous partageons les mêmes valeurs, la même esthétique, même si deux siècles nous séparent des contemporains de Beethoven. Comme dans la musique, dans la vie nous sommes tous capables de sentir le rapport tension-résolution, consonance-dissonance, nous avons besoin de nous exprimer et sommes sensibles au message de l’autre. La musique est le seul art qui puisse nous faire voyager au-delà du temps.