Portrait d'Elena Schwarz : "Je me considère comme étant le maillon entre la partition et les musiciens"

A l’occasion de l’édition 2016 des Talents chefs d’orchestre organisée par l’Adami le lundi 10 octobre à l'Auditorium de la Maison de la Radio, France Musique dresse les portraits des trois lauréats. Découvrez Elena Schwarz, chef d’orchestre suisso-australienne de 30 ans.

Portrait d'Elena Schwarz : "Je me considère comme étant le maillon entre la partition et les musiciens"
Elena Schwarz, chef d'orchestre suisso-australienne. (© Priska Ketterer)

C’est à la Haute école de musique de Genève qu’Elena Schwarz étudie la direction auprès de Laurent Gay. Cette suisso-australienne de 30 ans a par la suite étudié au Conservatoire de la Suisse italienne à Lugano avec Arturo Tamayo. Durant sa carrière, elle a pu bénéficier des conseils de chefs d’orchestre prestigieux dont Matthias Pintscher,Peter Eötvos, Peter Rundel ou Neeme Järvi.

Son parcours la mène sur le chemin de la musique contemporaine et elle collabore avec l’Ensemble Meitar de Tel Aviv, l’Internationale Ensemble Moderne Akademie de Francfort ainsi que dans de nombreux festivals tels Gaudeamus à Utrecht, Mixtur à Barcelone ou Voix Nouvelles à Royaumont. Elle est lauréate du Concours international de direction de l’Orchestre symphonique de Trondheim en Norvège, formation qu’elle dirigera au cours de la saison 2016-2017.

France Musique : Vous souvenez-vous du moment où vous avez eu envie de devenir chef d’orchestre ?

Elena Schwarz : J’ai grandi à Lugano dans le sud de la Suisse où nous avons la chance d’avoir un très bon orchestre, celui de la Suisse italienne. Je me souviens avoir eu la chance d’assister aux répétitions alors que j’avais 15 ans. A cet âge-là, j’étais déjà passionnée par la musique mais plutôt par les œuvres ou par des solistes. Etant moi-même violoncelliste, c’est d’ailleurs principalement pour voir tel ou tel musicien que j’allais au concert.

Mais lors de ces répétitions, il y a eu comme un changement de mise au point. Mon regard est passé du soliste au chef d’orchestre, j’en ai un souvenir très clair. Ca a été le début d’une fascination pour le fonctionnement de l’orchestre : observer comment chacun trouve sa place lors des répétitions avec le soliste qui arrive à la dernière minute et le travail qui doit aller vite, et surtout observer le comportement du chef. Mais il m'a fallu du temps avant que cet intérêt se transforme en envie irrépressible de diriger. Cela s’est construit petit à petit, en allant de plus en plus souvent assister aux répétitions avec la partition sous les yeux, pour tenter de comprendre ce qui se passait. J’avais le sentiment que ça devait être un métier très compliqué et je ne me sentais pas encore prête à me lancer. Par la suite, j’ai débuté des études de lettres à Genève en parallèle du conservatoire. Très rapidement, c’est devenu limpide : c’est la musique que je voulais étudier.

Quel souvenir gardez-vous de la première fois où vous avez dirigé un orchestre ?

C’était à la Haute école de Genève, il s’agissait d’un concours pour pouvoir intégrer la classe une sérénade ou un divertimento de Mozart. C’était un instant très particulier puisque dans ce métier on se prépare longtemps dans l’abstrait, avec uniquement la partition. Et nous avons un instrument, l’orchestre, sur lequel on ne peut pas s’exercer.

La première fois qu’on se retrouve devant l’orchestre, ça fait un grand choc.

Il y a beaucoup de sentiments qui se mélangent et surtout cet enthousiasme d’être enfin dans la musique. C’est très addictif, on a envie d’aller plus loin, de creuser le plus possible.

Grâce à votre expérience et à votre parcours, comment arrivez-vous à décrire le rôle du chef d’orchestre ?

Ce qui me fascine dans ce métier, c’est la multitude d’aspects différents qu’il couvre. Nous sommes à la fois dans un dialogue avec la partition - parce que nous sommes avant tout des interprètes - et ensuite nous devons donner vie à cette partition avec notre « instrument » qu’est l’orchestre.

Je me considère comme étant le maillon entre la partition et les musiciens.

Cette position me fascine et je n’arrive toujours pas à la définir entièrement. Quelque part j’espère que je n’y arriverais jamais. Parce que c’est une posture qui change en permanence en fonction des personnes avec lesquelles on travaille. Je crois beaucoup en cette idée de collaboration et d’ouverture d’esprit car nous ne serons jamais les mêmes face à un collectif qui n’est jamais identique. C’est d’ailleurs la même sensation que je ressens lorsque je reviens travailler avec le même orchestre mais avec d’autres œuvres. C’est à chaque fois une découverte.

Est-ce compliqué de s’affirmer face à un orchestre lorsqu’on est jeune ? Est-ce quelque chose qui s’apprend lors des cours de direction ?

Je crois que ça se fait naturellement dans le sens où tout le monde est réuni dans un seul et même but : servir la musique. Quand les musiciens et le chef se donnent entièrement pour réussir la meilleure exécution possible d’une œuvre alors on laisse beaucoup de questions secondaires sur le côté. Il faut également reconnaître qu’en tant que jeune chef d’orchestre, nous pouvons parfois faire face à des musiciens qui demandent à ce qu’on prouve nos capacités, mais cela ne me pose pas de problèmes. C’est la même chose que dans la plupart des métiers. Une fois qu’on a démontré qu’on était là pour servir un compositeur, les éventuels a priori s’estompent très rapidement.

Vous avez une grande expérience dans la musique contemporaine, qu’est-ce qui vous attire dans ce répertoire ?

J’ai eu la chance d’étudier à la Haute école de Genève qui est très tournée vers la création avec un très bon département de composition. Je me suis donc retrouvée naturellement exposée à ce milieu et j’ai très vite collaboré avec des jeunes compositeurs.

Dès mon plus jeune âge j’étais déjà attirée par la musique d’aujourd’hui.

Cela m’a énormément plu de me retrouver intégrée à des projets de création avec les compositeurs à mes côtés. J’ai poursuivi ma découverte du répertoire contemporain en intégrant une formation spécialisée au Conservatoire de Lugano avec Arturo Tamayo. Il m’a permis de découvrir à quel point ce répertoire méritait d’être approfondi, à quel point des œuvres comme celles de Boulez requièrent une technique spécifique. Actuellement, en parallèle de mes projets symphoniques, j’essaie de poursuivre de nombreux projets avec des compositeurs et avec des ensembles spécialisés. J’ai vraiment à cœur de proposer des programmes qui incluent des œuvres contemporaines car selon moi le cloisonnement des genres est très décevant. On peut obtenir des concerts très réussis lorsqu’on juxtapose des œuvres d’époques différentes, cela permet d’attirer de nouveaux publics. En cela, j’admire beaucoup ce que fait Matthias Pintscher. Il a toujours le souci de faire dialoguer des œuvres contemporaines et classiques. C’est très précieux et optimiste comme vision des choses puisque je crois que ce type de programmations n’était pas possible il y a encore peu de temps.

Quel est, pour l’instant, votre meilleur souvenir de direction ?

J’ai rencontré plusieurs grands chefs d’orchestre qui ont tous été très importants pour moi. Mais l’un de mes plus grands souvenirs concerne ma rencontre avec le compositeur et chef Peter Eötvos que j’ai rencontré à Royaumont lors d’une académie de direction d’orchestre. J’ai été très marquée par sa façon de parler de la direction, de la relation entre le geste et la musique et surtout par son exigence qui continue toujours de me guider. Il m’a fait comprendre l’importance de travailler son geste encore et encore pour qu’il soit le plus proche de la musique tout en cherchant à rester très pragmatique dans la réalisation. Le geste doit être très lisible et très musical à la fois. Ces conseils de Peter Eötvos m’accompagnent toujours depuis.

Sur le même thème