Polémique autour d’une plaque commémorative en l’honneur d’Henri Dutilleux

Au motif qu’Henri Dutilleux a signé la musique d’un film de propagande du régime de Vichy, le comité d’histoire de la ville de Paris a émis une réserve concernant la demande d’apposition d’une plaque commémorative sur la façade de l'immeuble du 4e arrondissement de Paris où vécut le compositeur.

Polémique autour d’une plaque commémorative en l’honneur d’Henri Dutilleux
Hommage au compositeur Henri Dutilleux

La polémique s’est propagée comme une traînée de poudre sur internet. La mairie du 4e arrondissement de Paris aurait tout bonnement décidé de voter contre le projet d’apposer une plaque commémorative sur l’immeuble où vécut Henri Dutilleux une grande partie de sa vie. Le motif ? Dutilleux a composé la musique du film Forces sur le stade en 1942, film de propagande commandé par le régime de Vichy afin d’inciter les patrons d’entreprise à construire des stades pour que leurs employés puissent pratiquer une activité sportive.

A l'origine, un article publié sur le blog L’indépendant du 4e, tenu par Emmanuel Delarue, agrégé d’histoire qui se définit comme centriste à l’UDI. On peut y lire que Jean-Pierre Plonquet, ancien candidat UDI à la mairie du 4e arrondissement, avait fait la demande en Conseil d’arrondissement fin 2013 qu’une plaque en l’honneur d’Henri Dutilleux (mort en 2013 à l'âge de 97 ans) soit apposée sur l’immeuble de l’Ile Saint-Louis où il vécut une grande partie de sa vie. En novembre 2014, lors de la séance de questions du public au maire, M. Plonquet interroge l'élu pour savoir où en est le dossier. Il obtient comme réponse que l'instruction est en cours et qu'il y a quelques détails à régler.

Ce n'est que début mars qu'il obtiendra la réponse. Selon le blog, la pose de la plaque n’est pas « possible pour le moment », selon les mots de Christophe Girard, maire du 4 arrondissement. L’élu et une conseillère de Paris, Karen Taieb, justifient cette réserve en s'appuyant sur une note du Comité d’histoire de la ville de Paris, comité habituellement saisi dans le cadre des demandes de pose de plaques commémoratives. Toujours selon le blog, Christophe Girard aurait ajouté « qu'on ne pouvait poser des plaques en l'honneur des Juifs exterminés et dans le même temps rendre hommage à d'autres personnes qui peuvent être considérées comme un mauvais exemple. »

Une version contestée par le maire. Joint au téléphone, Christophe Girard tient à rappeler que c’est lui qui est à l’origine de la demande de plaque commémorative : « J’ai bien connu Henri Dutilleux, nous étions tous deux originaires du même village d’Anjou. C’était un immense musicien et j’ai donc voulu honorer sa mémoire ». L’élu précise qu’il ne pouvait pas non plus ignorer les recommandations du comité d’histoire de la ville de Paris.

« Après les attentats tragiques de début janvier et les commémorations de l'annivsersaire de la libération des camps de concentration d'Auschwitz et Birkenau, j’ai estimé que le timing n’était pas très bien choisi pour poser cette plaque. J’ai tout simplement voulu gagner du temps pour pouvoir le faire plus tard, une fois l'émotion suscitée par les évènements retombée » se défend Christophe Girard, qui rappelle que la mairie avait accueilli une soirée hommage à Dutilleux en décembre 2013 organisée par Jean-Pierre Plonquet.

Dans cette note que France Musique s’est procurée, le comité précise qu’il a émis un avis favorable à cette demande concernant Henri Dutilleux, malgré la présence d’un comportement pouvant être considéré comme un fait de collaboration. « Nous avons pris l’habitude de souligner systématiquement ce qu’ont fait les personnes durant la Seconde Guerre mondiale », explique un membre du comité.

dutilleux comité histoire
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Un principe de précaution pris après une autre polémique, celle concernant le compositeur Jean Martinon. Ce dernier avait composé la musique du film Forces occultes commandé par le régime de Vichy et présentant un caractère antisémite. L'affaire avait décidé le maire de l’époque Bertrand Delanoë à retirer la plaque qui devait être apposée sur un immeuble du 18e arrondissement de Paris. Le comité d’histoire précise tout de même que « les faits ne sont pas de même nature » concernant le cas Dutilleux, en ajoutant que l'implication du compositeur dans une "politique active de collaboration n'est pas autrement documentée ". Ils suggèrent un texte pour la plaque : "Ici habita Henri Dutilleux, compositeur de musique contemporaine, Grand prix de Rome en 1938 ".

Reste un tweet très maladroit publié sur le compte du maire, et supprimé depuis « Je ne fais que suivre les recommandations du Comité d'histoire de la Ville. Louis-Ferdinand Céline est un grand écrivain mais... ». Il est difficilement envisageable de comparer Céline, ouvertement antisémite, et Dutilleux, dont on connaît l'engagement humaniste pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le compositeur est en effet connu pour son engagement dans le Front National des musiciens en 1942, un réseau clandestin qui organisait des concerts de compositeurs juifs et dans lequel il a rencontré son épouse, Geneviève Joy. Dutilleux a également mis en musique La Geôle (1944) d’après un poème du résistant Jean Cassou ou encore composé The Shadows of Time, pièce dédiée à la mémoire d’Anne Franck et qui évoque le souvenir des enfants juifs d’Izieu. Il a été nommé Grand-Croix de la Légion d'honneur, soit la plus haute disctinction en France.

Même si le maire du 4e arrondissement compte bel et bien poser la plaque commémorative, la décision finale sera discutée en conseil d’arrondissement. Conseil qui, selon Christophe Girard, comprend des élus très impliqués dans la défense de la mémoire de la Shoah, et qui risquent donc de s'y opposer.

En attendant, les réseaux sociaux se sont insurgés qu'on puisse ainsi mettre en doute l'intégrité de Dutilleux. Une pétition "Non à la calomnie sur le compositeur Henri Dutilleux " a d'ores et déjà réunie 2 000 signatures.

Mise à jour, mercredi 18 mars, 18h27 :

La mairie de Paris vient de publier un communiqué au sujet de la polémique Dutilleux. Catherine Vieu-Charier, adjointe à la Maire de Paris en charge de la mémoire et du monde combattant, y explique qu'une expertise complémentaire a été commandée afin d'obtenir des "précisions qui clarifieront les activités de M. Henri Dutilleux durant l'occupation ". Un texte qui ne devrait pas calmer la colère de bon nombre de mélomanes qui cherchent à défendre l'honneur du grand compositeur. Voici le communiqué dans son intégralité :

communiqué mairie de paris dutilleux ok
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