Plongée dans les coulisses du ciné-concert Amadeus

Expérience époustouflante et inédite ! La Philharmonie de Paris présente ce week-end Amadeus Live, une version ciné-concert du célèbre film de Milos Forman. L’intégralité de la bande originale est jouée en direct par un orchestre symphonique et un chœur.

Plongée dans les coulisses du ciné-concert Amadeus
Amadeus Live lors de la première à Lucerne.

« Vous allez voir, c’est assez frustrant ». Les premiers mots du chef d’orchestre Ludwig Wicki ne s’adressent heureusement pas au public mais aux musiciens qui entament leur première répétition en tutti. Frustration car la bande originale du film Amadeus de Milos Forman ne contient que des courts extraits de la musique de Mozart. A peine sommes-nous emportés par la beauté d’un passage d’un concerto pour piano et orchestre qu’il faut enchaîner sur un extrait de la Messe en do mineur, s’arrêter brusquement, attendre une quarantaine de secondes et poursuivre par un extrait de la Sérénade pour 13 instruments à vent. Frustration peut-être pour les musiciens mais expérience inédite et jouissive pour les spectateurs.

Car tel est bien là le pari fou d’Amadeus Live : proposer une bande son identique à celle du film de Milos Forman à la différence que la moindre note de musique est interprétée en direct. Si vous avez récemment (re)vu le film ou si vous avez une bonne mémoire, imaginez la puissance des scènes montrant Mozart agonisant, composant son Requiem sur son lit de mort pendant que Salieri prend note. Car oui, il y aura bien un chœur présent sur scène, le choeur Aedes placé sous l’écran, pour accompagner l’orchestre des Siècles Pop dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris.

Des fausses notes volontairement jouées parce que présentes dans une scène du film aux instruments qui s’échauffent, tout est joué à l’identique. Et c’est à Ludwig Wicki, chef d’orchestre et compositeur suisse que l’on doit cette idée folle. Baroqueux dans sa jeunesse - il a collaboré avec Harnoncourt - il se passionne pour la musique de film et crée en 1999 le 21st Century Orchestra. Un ensemble dont il assure toujours la direction artistique et qui a enregistré avec les plus grands compositeurs hollywoodiens : Howard Shore, James Horner, Danny Elfman, etc.

Le chef d'orchestre Ludwig Wicki avec le pianiste Nathanaël Gouin.
Le chef d'orchestre Ludwig Wicki avec le pianiste Nathanaël Gouin. Crédits : Victor Tribot Laspière - Radio France

Une passion qui l’amènera tout naturellement vers le ciné-concert. Tout d’abord, les films muets de Chaplin, puis en 2008 il a l’idée de rejouer en live la bande son de films plus récents avec La Communauté de l’Anneau, puis les deux autres volets de la trilogie du Seigneur des Anneaux. Il enchaîne les succès et les tournées mondiales avec Titanic, Pirates des Caraïbes, Gladiator, Fantasia, Ratatouille ou Indiana Jones. Il y a quatre ans, son producteur lui soumet l’idée de faire la même chose avec le plus célèbre film sur la musique du plus célèbre compositeur : Amadeus de Milos Forman sorti en 1984. Tout d'abord effrayé par l’immensité de la tâche, Ludwig Wicki se lance dans une aventure qui durera 4 ans. « J’ai dû réécrire entièrement la partition parce qu’elle n’existait pas. J’y ai passé un temps fou parce que Neville Marriner, qui a dirigé la musique pour le film, avait fait des arrangements ou des coupes à l’intérieur des morceaux de Mozart. Il a fallu tout recomposer et refaire entièrement le montage du film », explique Ludwig Wicki.

Un travail colossal par rapport aux bandes originales des films récents où la moindre note est écrite et éditée. Outre la difficulté de tout retranscrire (fausses notes comprises), la question s’est posée sur la pertinence de faire participer des chanteurs lyriques en direct pour les scènes du film montrant des répétitions ou représentations d’opéras. « J’ai d’abord pensé à le faire en live mais la difficulté d’être raccord avec le mouvement des lèvres des acteurs combinée à leur prestation assez rubato rendait l’exercice trop périlleux. Nous avons donc décidé de conserver les voix originales du film et de jouer l’accompagnement en live », précise Ludwig Wicki.

Ludwig Wicki et Nathanaël Gouin travaillent un passage difficile d'Amadeus Live.
Ludwig Wicki et Nathanaël Gouin travaillent un passage difficile d'Amadeus Live. Crédits : Victor Tribot Laspière - Radio France

Le chef d’orchestre a tellement regardé le film qu’il a réussi à retenir l’intégralité des tempos et sait exactement quand les musiciens jouent trop vite ou trop lentement. « C’est très différent d’un concert symphonique habituel où le chef peut laisser une certaine part de liberté à ses musiciens et peut être inspiré à chaque fois d’une façon différente par ce qu’il entend au moment présent. Avec Amadeus, les musiciens doivent être extrêmement attentif à ma direction parce qu’il faut à tout prix être dans la même rythmique que le film, qui lui est figé ». Une façon de faire qui peut parfois déstabiliser les musiciens avoue Ludwig Wicki. D’autant plus qu’il s’agit d’une façon plutôt datée de jouer Mozart.

François-Marie Drieux, le premier violon de l’orchestre Les Siècles Pop (émanation de Les Siècles, fondé par François-Xavier Roth, destinée aux programmes musicaux alternatifs) reconnaît que l’exercice est assez perturbant de prime abord : « il y a des contraintes d’énergie et de tempos qui sont assez déstabilisantes. L’esthétique de l’époque (le film est sorti en 1984, ndlr) est intéressante mais nous ne jouons plus du tout Mozart de cette façon en 2016. Le film nous impose un cadre, un rythme et il nous faut trouver le plaisir dans le film car nous sommes un acteur à part entière. C’est un grand honneur car c’est un film culte pour moi et pour beaucoup de musiciens je pense ».

François-Marie Drieux, premier violon des Siècles pendant les répétitions d'Amadeus Live.
François-Marie Drieux, premier violon des Siècles pendant les répétitions d'Amadeus Live. Crédits : Victor Tribot Laspière - Radio France

Marion Ralincourt, flûte solo des Siècles, est du même avis. Cette expérience inédite lui procure beaucoup d’émotions. « Même si nous ne jouons que des extraits, nous allons baigner pendant 5 jours exclusivement dans la musique de Mozart et dans sa vie. C’est très émouvant. J’ai presque peur d’être trop émue parce que je sais quelle influence peut avoir sur moi ce merveilleux film. Heureusement, je ne joue pas dans les moments les plus tristes ».

Pour que l’alchimie se crée, les musiciens devront être particulièrement attentifs à la battue du chef d’orchestre. Plus que jamais, c’est sa direction qui permettra à l’œuvre de tenir debout du début à la fin. Le chef dirige en regardant sa partition ainsi qu'un petit écran où le film est diffusé avec de nombreux repères incrustés sur l'image. Ludwig Wicki a d’ailleurs une obsession, celle de réussir à faire jouer la dernière note exactement au moment où le générique de fin se termine et disparaît dans un fondu au noir. « Ça ne fonctionne pas à tous les coups, parce qu’il y a moins de repères évidents pour se situer lors du défilement du générique, mais quand c’est réussi, c’est extraordinaire. J’entends le public chuchoter « Whaou » avant d’applaudir à tout rompre ! »

C’était déjà le cas au Royal Albert Hall de Londres en octobre dernier ou encore à Prague et Lucerne où Amadeus Live a déjà été présenté. Le film a d’ailleurs été projeté à Londres avec l’orchestre original de la bande son, celui de Saint Martin in the field. Le succès devrait être également au rendez-vous ce vendredi 16 décembre, ainsi que samedi et dimanche, à la Philharmonie qui affiche complet depuis plusieurs jours.