Platon, ou la musique au cœur d'un projet politique

Mis à jour le mercredi 21 septembre 2016 à 11h21

Nous vous proposons cet été une série consacrée à la philosophie dans la musique et au rapport qu'entretiennent les philosophes avec la musique. Ce dernier article aborde la question de la place de la musique dans le projet politique de Platon.

Platon, ou la musique au cœur d'un projet politique
Platon

Si Platon n’a jamais consacré un dialogue à la musique, c’est parce qu’elle nourrit l’ensemble de son œuvre. La musique est partout et contribue à édifier le projet d’une nouvelle cité. Épuisée par un siècle de guerres presque successives, Athènes perd peu à peu son hégémonie sur les cités grecques. Platon est Athénien, et il pressent la chute de sa cité. C’est ce contexte politique mouvementé (rafle du pouvoir par les Trente Tyrans, mise à mort de Socrate) qui conduit le philosophe à réfléchir une alternative à ce système politique en déliquescence.

La République tient tout particulièrement ce rôle : l’histoire d’Athènes traverse sans cesse les dialogues, dans lesquels le projet d’une cité parfaite est exposé en réponse aux tourmentes politiques. Platon prend la voix de Socrate pour débattre de la justice, concept qui s’élèvera ensuite vers la justice de l’âme. La cité idéale, pour le philosophe, est réglée, « sage, courageuse, modérée et juste » (La République, Livre IV, 424c), elle est l’incarnation de l’harmonie, à l’image de celle que l’on retrouve dans la nature.

Quel est le rôle de la musique ?

Platon estime que la musique a une influence sur l’âme. Mais cette influence est strictement dichotomique : soit bonne, soit mauvaise. Son grand pouvoir sur l’âme humaine lui vient du rapprochement que faisaient les savants grecs entre musique et astronomie. Se fondant sur la théorie du nombre de Pythagore, la musique était régie par les mathématiques, tout comme l’étaient les sphères célestes. Ainsi, on retrouvait les mêmes proportions arithmétiques dans la musique et dans la nature, conférant à la musique un pouvoir certain sur l’âme, dans la mesure où les mouvements des astres étaient considérés comme parfaits.

Cependant, si Platon part du postulat que la musique est vectrice d’harmonie, il n'oublie pas que - comme tous les arts - la musique imite la nature, la copie, mais ne l’incarne pas. Les poètes ne donnent donc à entendre aux foules que des simulacres de nature. Un jugement sévère et ironique au vu du nombre de tragédies nées de la main de Platon.

Lorsqu’il dépeint sa cité idéale, l’élève de Socrate condamne fermement toute innovation musicale : « Il faut, en effet, se prémunir d’une conversion à une forme inusitée de musique, comme il faut en général se prémunir contre ce qui constitue un danger » (La République, Livre IV, 424c). En réalité, ce que déplore ici Platon, c’est l’autonomie toujours plus grande au Ve siècle de la pratique instrumentale, qui a peu de valeur à ses yeux. La musique doit être nécessairement associée à la parole (lógos ), et dans le cas présent la parole poétique.

Ce n’est que lorsque la musique sert la parole poétique qu’elle présente un intérêt, parce qu’elle se rapproche alors du lógos, qui est l’arme de la philosophie. Les philosophes sont émissaires des dieux, et initient les hommes aux Idées. Les poètes ont également cette fonction de rapprocher les hommes du divin.

Platon pose cependant certaines conditions puisqu’il y a « bonne » et mauvaise « musique ». Pour être digne d’intérêt, la qualité de la musique réside dans sa simplicité, dans l’absence d’ornements et dans sa capacité à mettre en valeur la poésie, à l’égard de la philosophie qui consiste en un « discours nu ». Raison pour laquelle Platon rejette tout poète lyrique (aède ) - tel Homère- de sa cité idéale, car il ne veut pas que les citoyens puissent être leurrés, et qu’il souhaite réduire au maximum la part d’imitation contenue dans la musique. Il associe beauté, pureté et vérité. La musique est belle seulement si elle est pure, dénuée de surplus, et concourt à la vérité. Elle permet de cerner l’Idée de la Beauté.

Platon subordonne le Bien au Beau, dans l’art comme pour les hommes. Pour que les hommes soient bons, il faut leur enseigner le Vrai. La cité idéale est uniquement constituée d’hommes justes et bons. Concernant la musique, Platon estime qu’elle est essentielle à l’éducation des jeunes citoyens, puisqu’elle influence l’âme et la rend bonne. Dans le livre II des Lois, Socrate évoque l’éducation psycho-somatique des enfants : dans les gestes les plus simples, comme être bercé par exemple, l’enfant est au contact de la musique, elle l’apaise et calme les tourments de l’âme.

En rendant l’apprentissage de la musique obligatoire (la « bonne » musique), Platon assure inciter l’âme des hommes à être bonne et juste. L’artiste a donc vocation à éduquer les hommes, et se doit d’être continuellement vigilant dans son rôle de « guide ». Pour autant, l'apprentissage de la musique n’est pas une fin, mais un moyen d'accéder à la bonté, et se doit d’être associé à la pratique de la gymnastique (Les Lois, Livre II). Enfin, contrairement au modèle démocratique athénien qui ne considère comme citoyen que les hommes, eux-mêmes fils de citoyens, Platon assure que pour préserver la nouvelle cité, hommes et femmes devront bénéficier de la même éducation.

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