Placido Domingo, aise et malaise

Alors que le ténor espagnol fête ses 80 ans, les festivités dédiées à l'un des plus grands chanteurs de sa génération se teintent d'une saveur amère. Après plusieurs mois de scandale et d'accusations de harcèlement sexuel portées à son encontre, la profession trahit le malaise.

Placido Domingo, aise et malaise
Alors quePlacido Domingo fête ses 80 ans, les festivités dédiées à l'un des plus grands chanteurs de sa génération se teintent d'une saveur amère., © Getty

Fin 2017, le #MeToo qui avait enflammé le septième art gagne la sphère musicale : un bouleversement pour l’univers du classique, secoué par des révélations successives… Le 12 août 2019, le ténor Placido Domingo est mis en cause par une enquête significative de l’agence Associated Press, alors qu’il vient de fêter en grande pompe sa 4000e représentation sur scène, à l’âge de 78 ans. Dans ce dossier, neuf témoignages de femmes se recoupent pour dénoncer des situations de harcèlement sexuel, dont le ténor serait à l’origine.

Ce qui fait l’effet d’une bombe dans le monde musical ne semble pourtant pas relever du secret pour l’entourage du chanteur. Selon l’enquête d'AP, la quarantaine de personnes interrogées qui côtoyaient Placido Domingo déclarent avoir été témoins de comportements inappropriés à l’égard de femmes beaucoup plus jeunes que lui. Gestes et paroles déplacés, invitations suggestives, harcèlement au téléphone ou baisers forcés sont autant d’accusations subitement rendues publiques.

La réponse ne se fait pas attendre ; dans un communiqué concomitant, le ténor se défend en s’appuyant sur la trentaine d’années passées entre les faits à l’origine des allégations – « inexactes telles que présentées », selon lui – et leur révélation. Il insiste également sur le fait qu’il croyait consensuelles et bienvenues toutes ses interactions. Enfin, Placido Domingo souligne que les normes étaient moins strictes par le passé, et qu’il s’en tiendrait dorénavant aux normes les plus élevées.

Dès lors, une enquête est ouverte par l’Opéra de Los Angeles, dont le chanteur assure la direction générale depuis 2003. L’Opéra de San Francisco et l’Orchestre de Philadelphie mettent de leur côté un terme net à leur collaboration avec l’intéressé. Le Met déclare quant à lui attendre les résultats de l’enquête avant de prendre une décision… mais le chanteur annonce lui-même le 24 septembre 2019 qu’il renonce à se produire au Metropolitan Opera de New York, d’un commun accord avec l’institution. Entre temps, une seconde enquête de l’Associated Press ajoutait onze nouveaux témoignages de femmes, développés dans le même sens que les précédents.

Le 2 octobre, Placido Domingo se retire de la direction de l’Opéra de Los Angeles : « j’ai décidé qu’il était mieux pour l’opéra de Los Angeles que je quitte mes fonctions de directeur général et de renoncer pour l’instant à mes spectacles prévus ».

Le 29 novembre, le chanteur s’exprime pour la première fois dans un entretien accordé au journal numérique espagnol El Confidencial. Dans cette prise de parole publique au sujet du scandale qui gonfle depuis cent jours, il déclare avoir été « galant », mais « toujours dans les limites de la courtoisie, du respect et de la sensibilité », évoquant des gestes qui « à l’époque étaient considérés comme des compliments », mais sont « perçus très différemment aujourd’hui ». Il ajoute s’être senti « jugé et condamné d’avance », alors qu’il n’avait été « accusé d’aucun crime ».

La chute d'une légende lyrique

Trois mois plus tard le 25 février 2020, l’American Guild of Musical Artists – syndicat américain des chanteurs lyriques – confirme les allégations de harcèlement sexuel portées contre Placido Domingo, après avoir fait appel aux services d’un enquêteur indépendant. Il ressort de ses conclusions que le ténor s’est bien livré à « des activités inappropriées, allant du flirt aux avances sexuelles, à l’intérieur et à l’extérieur du lieu de travail », tandis que les témoins auraient gardé le silence par « crainte de représailles ».

Ce même jour, Placido Domingo demande pardon dans un nouveau communiqué, se disant « sincèrement désolé pour la souffrance […] causée ». Il ajoute accepter toute la responsabilité de ses actes : « j’ai pris le temps, au cours des derniers mois, de réfléchir aux allégations que plusieurs de mes collègues ont formulées contre moi. Je respecte le fait que ces femmes se soient finalement senties suffisamment à l’aise pour s’exprimer ». Le ténor précise deux jours plus tard qu’il rejette toujours les accusations de harcèlement portées à son encontre.

Premier pays européen à réagir de la sorte, l’Espagne annule pour la première fois la participation du chanteur à deux représentations prévues en mai. Cette décision du Ministère de la Culture est suivie par une série d’annulations, en Espagne puis au Royal Opera House (le 6 mars).

Le 10 mars, c’est au tour de l’opéra de Los Angeles de dévoiler les conclusions du cabinet d’enquêteurs privés indépendants, Gibson, Dunn & Crutcher, sur la base de 44 témoignages, dont 10 victimes présumées, pour des faits observés entre 1986 et 2019. Ces derniers estiment crédibles les accusations de « comportement inapproprié ». On y apprend que « le niveau de gêne exprimé par les femmes était variable », allant de l’absence de malaise jusqu’à des « traumatismes importants ». Les juristes avancent néanmoins n’avoir pas trouvé de preuve démontrant que celui-ci aurait « exercé une forme de chantage ou de représailles contre une femme en lui refusant une audition ou un engagement à l’opéra de Los Angeles ».

La mise à l’arrêt des activités lyriques de Placido Domingo a mis en transparence les retraits ou ruptures de contrats successifs, même si de prestigieuses institutions, comme le festival de Salzbourg et le Staatsoper de Vienne ont maintenu leurs engagements avec le chanteur.  Le ténor fête aujourd’hui ses 80 ans et aucune décision de justice n’a été rendue sur la question. Il est d’ailleurs probable que cela ne survienne jamais. Aucune plainte ne semble avoir été déposée à son encontre, et tout porte à croire qu’une telle entreprise ne verra pas le jour. Faute d'un tribunal qui le jugerait jugerait coupable, nous demeurons bien dans le cadre de la présomption d’innocence.

D'un point de vue juridique, c'est très clair. Mais le malaise n’est pas levé, tant s’en faut. Bien légitimes seront ceux qui interrogeront l’opportunité de célébrer la carrière d’une personnalité dont les failles dévoilées par son propre milieu professionnel apparaissent aujourd’hui comme vertigineuses.