Philippe Jaroussky « Démocratiser la musique classique ? À nous de nous retrousser les manches ! »

Le contre-ténor Philippe Jaroussky a accepté d'être le parrain de la rentrée en musique sur France Musique. Au faîte d’une carrière exceptionnelle, le chanteur prend de son temps pour s'engager et s'investir dans la pédagogie. Quel bilan en tire-t-il ? Rencontre.

Philippe Jaroussky « Démocratiser la musique classique ? À nous de nous retrousser les manches ! »
Philippe Jaroussky, contre-ténor, © Radio France / Guillaume Decalf

Il est l’invité des ensembles les plus prestigieux. Tantôt, il déniche les trésors oubliés, tantôt il dépoussière les interprétations de référence. Sa voix est reconnaissable entre toutes et il ne cesse de fédérer les musiciens les plus talentueux autour des projets scéniques ou discographiques. 

A tout juste 40 ans, Philippe Jaroussky décide d'ajouter une nouvelle corde à son arc : parrain cette année de la rentrée en musique sur France Musique, il est également, depuis l’année dernière, à la tête de l'Académie musicale Philippe Jaroussky, sise sous l'écrin de verre de la toute nouvelle Seine Musicale, dans les Hauts-de-Seine. Une académie de plus, parmi tant d’autres ? Pas du tout, précise l’intéressé, l’Académie musicale Philippe Jaroussky dépoussière. En lieu et place d’un stage destiné au perfectionnement des musiciens confirmés, elle propose d'un coté, un lieu où la musique est à la portée des plus jeunes, et de l'autre, une passerelle pour les jeunes adultes qui s’apprêtent à faire le grand saut dans le monde professionnel. 

A la première promotion baptisée Mozart succédera dans quelques jours la promotion Vivaldi. Lancé en septembre 2017, le projet fête son premier anniversaire, l'occasion de revenir sur les motivations du musicien à s’investir dans la transmission.

France Musique : Qu'est-ce qui vous a poussé vers la pédagogie ?

Philippe Jaroussky : Cette idée vient tout bêtement d’où je viens, de mon parcours. Je n’avais pas des parents musiciens, j’ai été élevé dans une banlieue parisienne, dans une famille de classe moyenne, ni pauvre, ni riche. Et c’est alors qu'au collège Colette, à Sartrouville, on a commencé avec cette petite heure de musique en sixième.  J’ai eu la chance d’avoir un professeur absolument extraordinaire. On courrait littéralement en cours de musique, il nous faisait écouter plein d’œuvres, nous faisait écrire des chansons et c’était vraiment très enrichissant. C’est à travers ces cours que ce professeur a fortement conseillé à mes parents de m’inscrire au conservatoire.

J’ai commencé par le violon et le piano, et comme j’étais très motivé, j’ai progressé très vite. C’est donc à l’école qu’on a détecté mon don pour la musique. 

Et c’est aussi grâce à ce professeur que vous avez été éveillé à la musique classique ?

Oui, parce que mes parents écoutaient un peu de tout, mais c’était le premier à nous faire écouter du Mozart ou du Ravel, par exemple. Et c’est vrai que je suis toujours jeune artiste, mais cela fait vingt ans que je chante, avec une carrière qui a démarré assez rapidement. Au bout de 15 ans j’ai commencé à me rappeler d’où je venais et il m’a paru important de donner la même chance aux autres. 

D’ailleurs, dans des interviews, on me pose souvent la question : ne faudrait-il pas démocratiser la musique classique, la rendre plus accessible ? Et la réponse est évidemment : bien sûr qu’il faudrait . Mais on a beau le répéter, au fur et à mesure des années on se rend compte qu’on ne fait rien pour. Nous sommes dans une société où, certes, l’Etat a une grande importance, mais peut-être chacun de notre côté nous pouvons contribuer à développer des choses auxquelles nous croyons.

Et c’est de là qu’est née l’idée de l’académie. De ne pas forcement attendre, mais de se retrousser les manches, donner l’exemple qui à son tour inspirera peut-être les autres artistes pour créer leur propre école. 

Les académies se consacrent souvent au perfectionnement des jeunes professionnels ou des grands élèves. Or, votre académie a deux niveaux : l'un destiné aux débutants avec une dimension sociale, et l'autre niveau pour les jeunes adultes qui s’apprêtent à débuter une carrière professionnelle...

Le premier volet comporte en effet une dimension sociale. La formation a un coût et, dans les conservatoires, il y a des listes d’attente. Ensuite, il faut un instrument. Or, même les instruments d’étude coûtent entre 500 et 1000 euros, cela représente un budget conséquent pour les familles et en exclut un bon nombre… L'idée était de gommer toutes ces contraintes en offrant un enseignement gratuit, soutenu, parce qu’il est de deux heures par semaine pour de tout jeunes enfants entre 6 et 12 ans.  

C’est une grande fierté pour moi parce que sur 25 élèves inscrits en promotion Mozart en septembre dernier, tous continuent en deuxième année. Tout est entièrement gratuit, nous proposons des cours de violon, violoncelle et piano, avec la possibilité d’ouvrir des classes supplémentaires. 

Comment sélectionnez-vous vos jeunes élèves ?

Nous travaillons en synergie avec les centres sociaux dans les quartiers défavorisés.  Et nous impliquons les parents, sans lesquels le projet ne peut pas vivre. Leur accompagnement est nécessaire. Mais en plus de l’enseignement, nous les ouvrons au monde de la musique classique. Nous faisons des sorties : ils ont visité l’opéra de Paris et l’opéra de Versailles… nous voulons provoquer ces micro-chocs que peut vivre un enfant et qui le marquent pour la vie. Et il y a des enfants qui se révèlent très vite.

Mais il n’y a pas que les débutants. A leurs côtés, vous accueillez aussi les jeunes musiciens formés ?

Oui, c’est l’autre volet du projet, un peu moins social, mais il est le résultat de ma propre expérience de musicien. Ces dernières années, j’ai été souvent invité à faire des masterclass d’une journée ou d’une semaine dans différents conservatoires, de Sydney à Hambourg, et j’ai observé la même difficulté un peu partout, aussi bien des chanteurs que des instrumentistes de passer de l’état d’étudiant à celui de jeune professionnel. 

Le monde de l’opéra est un monde compliqué.

Les maisons d’opéra demandent souvent à un chanteur d’avoir un agent. Si vous n'en avez pas un, vous n'aurez pas accès à certaines auditions. Il y a beaucoup d’expériences à vivre pour compléter sa formation artistique. Un musicien abouti doit pouvoir enregistrer en studio, jouer à la radio, faire des interviews, apprendre à communiquer, monter des projets originaux pour se démarquer, en plus de travailler la technique, trouver un idéal sonore que l’on poursuit toute sa vie… et j’ai trouvé que les masterclass d’une journée ne répondent pas à tous ces besoins, ils sont plus frustrants qu’autre chose. 

Quand j’avais vingt ans, j’ai fait le stage à Royaumont avec Gérard Lesne, et j’avais eu ces fameuses trois semaines réparties dans l’année, où j’ai pu le rencontrer et travailler avec lui, et à l’issu de ces trois semaines, Jean-Claude Malgoire m’avait entendu en audition, Gérard Lesne m’avait proposé mes premiers engagements en concert. Ces trois semaines à Royaumont étaient décisives pour moi. C’est ce qu’on essaye de reproduire à l’Académie également, avec trois semaines de masterclass réparties dans l'année, en chant, en violon, en violoncelle et en piano. 

L'autre originalité, c'est de faire se rencontrer les débutants et les grands élèves...

On a aussi voulu créer un lien entre les élèves débutants et les jeunes talents avec les mêmes instruments : violon, piano et violoncelle, et créer un parrainage intergénérationnel. Plusieurs raisons motivent cette démarche : un enfant peut s’identifier à un jeune adulte et se dire que dans 10 ans, lui aussi pourra jouer comme les grands, il se rend compte de l’objectif à atteindre. Et aussi, cette démarche sensibilise les futurs professionnels à ce que je ressens concernant l’importance de s’impliquer socialement. Ils sont dans une période charnière, ils ne savent pas quelle tournure leur carrière va prendre. En tant qu’artiste on est beaucoup porté sur soi : on travaille sa technique, on se pose beaucoup de questions et on peut se fermer aux autres, alors que de s’impliquer auprès des jeunes apporte une dimension plus humaine à ce métier. 

Ce qui nourrit la sensibilité d’un artiste, ce ne sont pas uniquement ses projets personnels, mais aussi sa manière d’être attentif au monde et de s’impliquer auprès des autres.

Essayez-vous de compléter un manque des structures d’enseignement supérieur ?

Nous avons tendance à nous plaindre en France, et c’est un peu le cas en musique classique aussi. On dit toujours que c’est mieux ailleurs, à Londres, en Allemagne, à New York…mais en même temps, rien que dans les deux conservatoires supérieurs, à Paris et à Lyon, il y a énormément de talents. En violon, en piano ou en violoncelle, le nombre d’étudiants qui sortent chaque année est assez impressionnant. Nous n’avons pas la prétention de remplacer ces structures-là, mais le nombre d’élèves fait qu’ils ne peuvent pas accompagner chaque étudiant sortant. Donc, l’idée est de sélectionner six jeunes talents par discipline, de leur permettre de se rencontrer, former des ensembles de chambre et créer des amitiés musicales qui peuvent aboutir à des projets. A ce niveau-là, le bilan est encore une fois extrêmement positif, parce qu’ils ne se connaissaient pas au début de l’année, et maintenant ils jouent dans des ensembles qui continuent d'exister. Certains ont fait leur première radio, par exemple. Et à la fin de l'année, ils ont tous participé au concert final, qui pour certains, était la première expérience avec orchestre. Ils se produisent avec deux formations, une baroque et une autre symphonique, dans le cadre très inspirants de l’auditorium de la Seine Musicale.

Vos complices dans l'équipe pédagogique sont tous d'excellents musiciens, aussi jeunes que vous...

Je tenais à m’entourer de jeunes dans le métier, je crois que je suis même le plus vieux, entre la violoniste Geneviève Laurenceau, le violoncelliste Christian-Pierre La Marca ou le pianiste David Kadouch, ce sont des musiciens au sommet de leur carrière mais qui sont neufs dans l’enseignement. Ils ont à la fois la fraîcheur et  l'expérience de professionnels qu’ils peuvent partager. Ainsi que toute l'équipe des enseignants qui encadrent les enfants. En fonction de chaque jeune et de sa personnalité, on essaye de les épanouir pour que l'année passée avec nous soit une année dont ils se souviendront.

Est-il difficile d’enseigner ?

C’est difficile, et en même temps c’est une grande joie. A chaque fois que je termine une semaine de masterclass, je chante mieux, moi aussi, parce que j’essaye d’observer très attentivement ce qui fonctionne ou ce qui ne fonctionne pas, j’essaye de résumer ma pensée, de la rendre plus claire. Et c’est un peu comme une drogue. Ma toute première semaine, j’étais un peu shooté, parce que j’étais très - peut être trop - enthousiaste par rapport à ce que je peux apporter. C'est très émouvant aussi, et on ressent une grande responsabilité. Mais cette première année m'a aussi appris beaucoup, et notamment à prendre du recul . Je pense que je vais pouvoir hiérarchiser mieux les priorités, ne pas donner trop d’informations, essayer d’y aller étape par étape…Chanter, c’est extrêmement intime, et il faut qu’il y ait un rapport de confiance entre le professeur et l’élève, sans cela on ne peut pas se découvrir mutuellement. Je pense que maintenant j’ai plus de maturité à ce niveau-là et je vais y aller avec plus de délicatesse…

Retrouvez la rentrée en musique avec Philippe Jaroussky

Parrain de la rentrée en musique, Philippe Jaroussky accompagne France Musique lundi 3 septembre en direct du groupe scolaire Paul Eluard au Blanc Mesnil, pour l'émission Musique Matin présentée par Saskia de Ville.