Pablo Heras-Casado fait entrer le festival de Grenade dans une nouvelle ère

Le discret 67e Festival international de musique et de danse de Grenade vient de s’ouvrir avec, à sa tête, un nouveau directeur : le chef d’orchestre espagnol Pablo Heras-Casado. Une édition qui fait la part belle à la musique française, et notamment à Debussy.

Pablo Heras-Casado fait entrer le festival de Grenade dans une nouvelle ère
Le chef d'orchestre espagnol Pablo Heras-Casado dirige l'orchestre Les Siècle au sein du Palais de Charles Quint, situé dans L'Alhambra de Grenade, © José Albornoz / Festival de Granada

Si la ville andalouse de Grenade est mondialement connue pour sa beauté, son Alhambra et ses tapas, elle l’est beaucoup moins, il faut l’avouer, pour son festival. Le festival international de musique et de danse de Grenade, qui se tient du 22 juin au 8 juillet 2018, gagne pourtant à être connu. 

Excellents musiciens, danseurs et orchestres internationaux se produisent ici dans les monuments qui composent le somptueux ensemble de palais de L’Alhambra, lieu qui domine la ville et est classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Le concert d’ouverture, par exemple, se tient dans le patio du palais de Charles Quint. 

Pour mieux se faire connaître, le festival s'est doté du jeune chef charismatique Pablo Heras-Casado à sa direction artistique. Natif de Grenade, musicien espagnol à la renommée internationale, le maestro en a fait son objectif : « Je veux que ce festival prenne son envol et occupe la place qu’il mérite parmi les grands festivals d’été européens. Il y a trop d’endroits, même en Espagne, où l’on ignore encore son existence », annonce, convaincant, le chef d’orchestre de 40 ans. 

Pablo Heras-Casado mise notamment sur une plus grande ouverture au monde dans sa programmation. La thématique de ce 67e festival : Debussy et la musique française. Centenaire de la mort du compositeur de Pelléas et Mélisande oblige, Debussy était incontournable. Mais il y a un vrai sens à inviter la musique du Français dans les palais de L’Alhambra. 

« Debussy, comme tant d’autres compositeurs du début du XXe siècle, s’est beaucoup inspiré de l’Espagne et principalement de l’Andalousie, explique Pablo Heras-Casado. C’est le fil conducteur de cette 67e édition : raconter la relation entretenue par Debussy avec Grenade, notamment grâce à l’amitié qu’il a noué avec Manuel de Falla ».

Lors de son séjour parisien, De Fal fréquente les compositeurs parisiens et s’entend particulièrement bien avec Debussy. Il lui montre des cartes postales de monuments de Grenade, dont la Puerta del vino, qui se trouve à L’Alhambra, et qui inspire à Debussy le prélude du même nom. Chose étonnante, Debussy n’a jamais mis les pieds à Grenade et De Falla, pas encore à cette époque !

Sur un des murs de la Puerta del vino, une dédicace en faïence blanche et bleue est apposée.
Sur un des murs de la Puerta del vino, une dédicace en faïence blanche et bleue est apposée., © Radio France / V.Tribot Laspière

C’est l’imaginaire, l’Andalousie fantasmée que Pablo Heras-Casado a voulu célébrer. Le concert d’ouverture en est un parfait exemple : Heras-Casado dirige lui-même l’orchestre français Les Siècles dans un programme 100% Debussy : Prélude à l’après-midi d’un faune, Iberia, La Mer et, pour la première fois en Espagne, la Première suite d’orchestre

« Ici à Grenade, et plus précisément à L’Alhambra, c’est un lieu parfait pour raconter ce dialogue franco-espagnol, entre ces deux cultures qui se fascinaient mutuellement, explique Heras-Casado. Avec un orchestre comme Les Siècles, qui s’approche au plus près de l’essence du son de Debussy. Jouer sa musique dans cette cour ronde du Palais de Charles Quint, c’est la combinaison parfaite de ce rêve, de cet imaginaire qui a inspiré Debussy. Quand on pense au mouvement Parfums dans la nuit de la suite Iberia, c’est exactement ce que l’on ressent lorsqu’on se promène dans les allées du jardin du Generalife ».

Les musiciens français en force

Pour illustrer ce dialogue entre la France et l'Espagne, Pablo Heras-Casado a imaginé un programme très intelligent avec Mathieu Romano, directeur artistique de l'ensemble vocal Aedes. Une mise en regard de trois compositeurs différents ayant arrangé les mêmes chants sacrés : Tomas Luis de Victoria, Manuel de Falla et Francis Poulenc. Un concert gratuit qui se tenait dans le sublime monastère San Jeronimo et son incroyable retable maniériste.

Invité à diriger son propre orchestre, le chef François-Xavier Roth est également présent pour le deuxième concert symphonique du festival. Cette fois dans un programme réunissant Debussy, Saint-Saëns et César Franck, et accompagné par le pianiste Jean-Efflam Bavouzet. « C’est un très grand plaisir d’être ici, déclare le chef d'orchestre, dans cette magnifique Alhambra.Pablo Heras-Casado est une sorte de frère musical. Nous avons un parcours similaire. C’est un signe extraordinaire qu’il ait été nommé à la tête de ce festival. Il est certainement le meilleur chef d’orchestre espagnol actuel. Dès sa première édition, il y a déjà une résonance qui manquait jusqu’alors ».

François-Xavier Roth s’extasie sur la beauté du cadre : « On ne peut pas imaginer un endroit aussi inspirant pour le public mais aussi pour nous les musiciens, avec cette acoustique incroyable ». François-Xavier Roth se félicite également de la modernité de cette Espagne qui fait se mêler les différentes cultures, et qui a sur accueillir les migrants malmenés de l'Aquarius. 

Le public espagnol, très apprêté, se montre très attentif, mais peut-être moins démonstratif au moment des applaudissements que ce à quoi on aurait pu s’attendre. La vie musicale classique espagnole se heurte sensiblement aux mêmes problèmes qu’en France. Fragilité économique, baisses de subvention, un certain vieillissement des publics, etc. 

Mais il ne faut pas oublier que l’Espagne a dû se réinventer après la dictature de Franco et le vide culturel qu’elle a créé. « Dès que je suis à l’étranger, j’en profite pour rappeler qu’en Espagne il se passe énormément de belles choses. Il y a beaucoup de musiciens très talentueux, des salles de concert, des festivals, des écoles de musique. Il faut juste que nous apprenions à le faire savoir et ne plus le garder pour nous-mêmes » analyse Pablo Heras-Casado. 

Le chef d’orchestre grenadin ne compte pas son temps pour soigner la communication de son festival. Cocktails chics, séances photos, selfies avec le public, etc. Heras-Casado donne de sa personne et on peut sentir la fierté qui l’habite, lui l’enfant du pays, à qui l’on a confié les clés d’un festival qui le faisait rêver depuis son enfance. 

Le festival international de musique et de danse de Grenade se poursuit jusqu’au 8 juillet. Avec notamment le pianiste Pierre-Laurent Aimard, la soprano Patricia Petibon, le claveciniste Pierre Hantaï ou encore le Ballet de l’Opéra de Paris qui fera revivre les ballets russes présentés à Grenade en 1918. Il ne fait plus aucun doute qu'il faudra désormais inscrire Grenade sur la carte des incontournables rendez-vous musicaux européens d'été.

Le concert d'ouverture du festival, Pablo Heras-Casado dirige Les Siècles dans un programme 100% Debussy sera diffusé le dimanche 8 juillet à 20h sur France Musique.