Outremer : la musique classique peine à franchir les océans

Orchestres, opéras et musique classique : l’éloignement géographique des territoires ultramarins les isole également culturellement. Les arts locaux ont longtemps pris le pas sur la culture européenne. Mais depuis quelques années, la volonté d’accéder au classique semble se dessiner outremer.

Outremer : la musique classique peine à franchir les océans
La Guadeloupe fait partie des régions dépourvues de conservatoire de musique. Ce qui réduit considérablement l'offre de concerts et la formation musicale sur l'île., © AFP / Aurélien Brusini/Hemis

« Même des artistes de la Creuse ou de la Lozère bénéficient d’aides plus importantes », martèle Daniel Carcel. Pendant plusieurs années, il a été directeur de l’agence de promotion et de diffusion des cultures outremer (APDCOM). Soutenir les artistes et mettre en pratique une égalité des chances entre artistes ultramarins et métropolitains : tel était le dessein principal de cette agence. Seulement, en 2017, la mission de Daniel Carcel a pris fin, sa structure a été dissoute. Pourtant, les besoins de formation et d’accompagnement, sur le terrain sont toujours d’actualité, mais personne n’est officiellement mandaté pour y répondre. 

Daniel Carcel a été le directeur de l'agence de promotion et de diffusion des cultures outremers, jusqu'en 2017.
Daniel Carcel a été le directeur de l'agence de promotion et de diffusion des cultures outremers, jusqu'en 2017., © Daniel Carcel

Ce qui fait pester Daniel Carcel. Selon lui, la culture ne fait pas partie des priorités des collectivités locales, qui se concentrent davantage sur les questions de sécurité ou d’économie. « Les artistes souffrent de l’éloignement - ce qui n’est pas simple pour montrer son travail -, du manque de soutien local en termes de formation et d’aide à la création, et pâtissent de la fragilité des structures outremer. Alors ils se débrouillent avec ce qu’ils ont sur place. Et parfois, ce qu’ils ont, ce n’est pas grand-chose », regrette-t-il.

Une culture qui n’a pas la côte

Cherchez les événements en lien avec le classique ou l’opéra qui ont fait florès en outremer, vous pourrez les compter sur les doigts d’une main. Les lieux de diffusion eux aussi sont très peu nombreux. Ils sont également mal répartis sur les territoires. La Réunion concentre autant de scènes (17 au total sur l’île) que tous les autres territoires ultramarins réunis. 

Alors pourquoi si peu de représentations de classique à l’heure actuelle ? Pour certains professionnels, cela s’expliquerait tout simplement par le manque d’intérêt du public, aujourd’hui. « Lorsque nous proposons ce type d’événement, le public est peu nombreux », explique Yannick Arrossamena, directeur du centre culturel de Saint-Pierre et Miquelon. Au contraire, le public est là, selon Jean-Loup Pagésy, mais il faut aller le chercher. Le directeur artistique de l’association Carib’Opéra enchaîne, chiffres à l’appui. « 2 175 personnes ont vu notre dernier spectacle en Guadeloupe, dont plusieurs centaines d’enfants. Cela prouve que la demande est là. » Même constat dans l’océan Indien. Les représentations données par l’orchestre à rayonnement régional de La Réunion font souvent salle comble.

Liste des conservatoires en France métropolitaine et en outremer.
Liste des conservatoires en France métropolitaine et en outremer., © Radio France / Cartographie France Musique

La question de l’insularité

À Mayotte, la musique classique peine à intéresser. Cécile Bruckert est installée depuis 30 ans à Mamoudzou, le chef-lieu de l’île. Elle est aujourd’hui directrice de l’école Musique à Mayotte. Cette association rassemble environ 370 élèves répartis entre le siège en Grande Terre à Mamoudzou et l’antenne de Petite Terre. Elle a été créée en 1998 sous l’impulsion notamment de familles de métropolitains installées sur l’île.

« Dans ces territoires, on n’est pas aidés », se lamente Cécile Bruckert. « Depuis plus de 20 ans, je cherche des moyens pédagogiques pour faire étudier, comprendre et aimer la musique classique. On a besoin de décodage pour cela, d’outils. Par exemple, ici, on ne reçoit pas France Musique par la FM, c’est déjà un premier handicap pour se familiariser avec le classique. On manque cruellement de connaissances. Les projets sont quasi inexistants. Et même notre culture du classique est différente de celle de la métropole. »

Prendre appui sur les arts locaux

Plus que géographique, l’insularité de ces territoires est aussi culturelle. Pendant des décennies, le classique est resté un élément de la culture européenne. Les territoires d’outremer n’ont pas directement hérité de ce patrimoine. Le développement d’arts musicaux et de styles locaux a ainsi participé à la confrontation entre deux univers, qui ont du mal à se confondre. « Culturellement, l’apport extérieur reste marginal, il est vu comme une éventuelle agression », souligne Jean-Loup Pagésy, rappelant que certaines formes artistiques, comme le bèlè ou le gwoka, sont des activités classées à l’UNESCO. « La volonté de vouloir conserver son patrimoine intact fait que parfois on rejette ce qui vient de l’extérieur. Mais la musique est un langage universel qui doit nous emmener au-delà de ce genre de considérations. Il faut donc avoir la possibilité de se former et aussi que des passerelles entre les différentes formes et expressions artistiques puissent exister. », appuie le directeur artistique de Carib’Opéra.

La Flûte enchantée s'exporte en Guadeloupe, avec un esprit de carnaval, suivant la volonté du collectif Carib'Opéra, dirigé par Jean-Loup Pagésy.
La Flûte enchantée s'exporte en Guadeloupe, avec un esprit de carnaval, suivant la volonté du collectif Carib'Opéra, dirigé par Jean-Loup Pagésy., © Carib'Opéra

Le problème du lent développement de la musique classique viendrait-il du caractère de rejet des ultramarins eux-mêmes ? Pas si sûr, si on en croit Daniel Carcel. Carrefours géographiques, les territoires ultramarins ont toujours été d’importants lieux culturels. Il n’y a qu’à se pencher dans les livres d’histoire pour prendre conscience de l’intérêt de ces territoires pour la culture nationale. Des grandes heures du Chevalier de Saint-George à l’avènement du chanteur Fabrice di Falco, en passant par les succès de Christiane Eda-Pierre, les outremers, et notamment les Antilles, ont toujours été des territoires de création. 

Un carrefour culturel depuis des siècles

Du côté de la diffusion, le Théâtre de Saint-Pierre, en Martinique, fait figure d’institution incontournable dans la Caraïbe. C’en est même le centre intellectuel et artistique. Du moins jusqu’en 1902. Le 8 mai de cette année-là, le bâtiment est détruit par l’éruption de la montagne Pelée, comme la quasi-totalité de la ville (la catastrophe a également tué près de 30 000 Pierrotins). Dans ce lieu, réplique outremer du théâtre de Bordeaux, sont données les plus grandes pièces de l’époque. Mais le volcan a changé la vie de l’île. Et l’offre culturelle s’est sensiblement ternie. 

Selon l’ancien directeur de l’agence de promotion et de diffusion des cultures des outremers, trop de portes sont aujourd’hui fermées aux échanges. Et ce notamment depuis la France métropolitaine. « Les outremers accueillent des artistes métropolitains par le biais de programmations avec des structures de diffusion ou des festivals. Mais il n’existe pas de réciprocité », explique-t-il. Ainsi, la plupart des artistes ultramarins doivent quitter leur territoire pour vivre de leur art et s’organisent en hexagone pour pouvoir créer et se produire. Mais le manque de réseau est parfois un frein. Et c’est là qu’intervenaient Daniel Carcel et l’APDCOM.

« On est revenus au stade zéro »

« Aujourd’hui, toute la partie visibilité et promotion est redevenue inexistante. On est revenus au stade zéro. Les relais de nos équipes aux médias, sur les réseaux sociaux des événements et des productions se sont arrêté. Chacun se débrouille. », soupire Daniel Carcel. « Cette agence était vouée à l’échec dès le départ, tellement les moyens qui lui étaient alloués étaient maigres », ajoute Jean-Loup Pagésy.

« Quand on ferme une porte, d’autres doivent s’ouvrir », lâche Fabrice di Falco. Chanteur lyrique originaire de Martinique, il est très remonté contre la situation à laquelle il fait face depuis sa jeunesse : le manque de formation musicale outremer. « Quand on a des régions qui n'ont pas d'écoles supérieures de musique, pas de conservatoire, ou qui n'ont pas de professeurs au niveau des profs de métropole : le début des carrières de jeunes artistes peut être compromis », fulmine-t-il.

Fabrice di Falco, chanteur lyrique originaire de la Martinique, est très engagé dans les questions d'égalité des artistes dans l'opéra.
Fabrice di Falco, chanteur lyrique originaire de la Martinique, est très engagé dans les questions d'égalité des artistes dans l'opéra., © Voix des Outremers

« Je regrette l'absence de conservatoires dans les Antilles et dans certains autres territoires. Je regrette aussi que les conservatoires en Guyane, à La Réunion et en Nouvelle-Calédonie n'envoient pas plus d'élèves à Paris ou en métropole parce que l'enseignement de ces établissements mettra en lumière les professeurs de ces régions, mais aussi les régions elles-mêmes. C'est donc très importants que les conservatoires envoient leurs meilleurs éléments en hexagone. »

« Mettre en lumière les régions »

Depuis le début des années quatre-vingt-dix, pourtant, Fabrice di Falco a tout fait pour devenir le contre-ténor de renommée internationale qu’il est aujourd’hui. Quitte à laisser son île natale pour venir à Paris. Passage obligé selon lui. « Quand elle a vu que je devenais de plus en plus amoureux de la voix, ma professeure de musique de lycée m'a fait comprendre qu'il fallait que je quitte la Martinique pour l'hexagone, si je voulais être diplômé de conservatoire et avoir la chance d'être reconnu. » Le jeune homme suit le conseil. Il commence à travailler les grands airs d’opéra, au conservatoire de Boulogne, près de Paris. Ses progrès sont fulgurants, il devient rapidement le seul ultramarin métisse sur les scènes internationales. Mais tous n’ont pas eu sa chance, comme il l’aime le rappeler.

Des talents, il y en a en outremer, « mais ils ne sont pas pris au sérieux », assure Julien Leleu, président du concours Voix des outremers, qu’il a cofondé avec son ami Fabrice di Falco. « Le manque de prise au sérieux vient principalement du fait que dans les territoires, on n'a pas de formation qualifiante qui leur inculque la culture opératique et lyrique dont on a besoin dans une maison métropolitaine, par exemple à l'Opéra de Paris. » Julien Leleu insiste, le déracinement imposé à tous les jeunes qui veulent vivre de la musique classique ou de l’opéra n’est pas socialement positif. C’est même un frein pour beaucoup d’artistes. « Je pense que toutes les institutions, aujourd'hui, n'ont pas la chance de connaître toute l'offre qui existe, de découvrir les talents au niveau. Il faut donc faire les passerelles entre offre et demande d'artistes », ajoute Julien Leleu, également contrebassiste. 

L’alternative aux conservatoires

Mais avant la formation, et avant même de vouloir rejoindre les grandes institutions musicales nationales, il faut déjà découvrir l’opéra et la musique classique. Sur le plan de la diffusion aussi, il y a un retard en outremer. C’est d’ailleurs le combat de Jean-Loup Pagésy. Artiste lyrique formé à l’Opéra de Paris, ce natif de Guadeloupe est aujourd’hui à la tête d’une association, Carib’Opéra, qui produit et diffuse des spectacles vers les outremers (aux Antilles principalement). Il raconte la naissance de sa structure. Parti en 1989 des Antilles, il y revient en 2009 pour chanter. Il fait alors lui aussi ce constat : l’offre musicale et la formation en Guadeloupe et en Martinique est inexistante, au niveau du chant et de l’art lyrique en général. « On est dans une situation de désert culturel, sur certains postes artistiques, dont l’art lyrique », témoigne Jean-Loup Pagésy. 

Jean-Loup Pagésy a créé de toutes pièces un opéra à destination d'un public antillais. Et pas des moindres, il a choisi La Flûte enchantée, de Mozart.
Jean-Loup Pagésy a créé de toutes pièces un opéra à destination d'un public antillais. Et pas des moindres, il a choisi La Flûte enchantée, de Mozart., © Radio France / Clément Buzalka

Accompagnés d’amis eux aussi chanteurs, il décide de créer Carib’Opéra dans le but de produire et diffuser de la musique classique et de l’art lyrique aux Antilles. Plus tard, il ajoutera à son association un volet de formation pour garantir l’éducation des jeunes à la musique, dès l’enfance et en partenariat avec l’Éducation nationale. « Puis on a décidé de créer un opéra. Mais c’est très compliqué de faire un opéra en Guadeloupe ou en Martinique, car ça n’est pas leur culture », confie-t-il. Commence alors un long travail, qui durera trois ans. Trois ans pendant lesquels l’association va tout créer de A à Z, à commencer par l’orchestre. La scène nationale de Guadeloupe répond favorablement à la sollicitation de Jean-Loup Pagésy. La Flûte enchantée de Mozart se jouera donc dans l’Artchipel, à Basse-Terre. 

Un seul opéra avant 2018

La Guadeloupe redécouvre l’opéra, dix ans après la dernière représentation. Carmen de Bizet, a été donné en 2008, sur l’île. Le 5 mai 2018, Carib’Opéra installe la pièce de La Flûte enchantée dans l’esprit du carnaval. « C'est le seul ajout que l'on s'est permis dans la partition. Pour une première, comme il s'agit d'un public qui à 90 % n'a jamais vu une oeuvre d'opéra, il ne fallait pas faire un trop grand écart. » L’universalité de la musique de Mozart aurait sans doute parlé à toute l’assemblée, mais l’ajout de ce clin d’œil à la culture locale a conquis le public, qui « a salué la présence de ses codes dans un élément qui lui paraissait aux antipodes de sa culture », indique Jean-Loup Pagésy. Pourtant, selon lui, le rajout de quelle « forme de créolisation » que ce soit à toutes les œuvres n’est pas obligatoire. 

Cécile Bruckert, à Mayotte, mise elle aussi sur une fusion des genres. Elle n’hésite pas à faire appel à la culture locale des jeunes de son école pour leur apprendre le classique. Une façon dit-elle de se détacher du puissant cliché sur l’île qui associe la musique classique au deuil et aux drames. Une idée reçue originaire des Comores, où le classique est majoritairement utilisé après des attentats, en forme d’hommage. « Par exemple, dernièrement, les enfants ont appris le Boléro de Ravel, et ils l’ont joué avec un orchestre, tout en incluant des rythmes de ngondo mahorais », poursuit la directrice de Musique à Mayotte.

Passerelles entre les cultures et entre les territoires

À La Réunion, Thierry Boyer semble être sur la même longueur d’ondes. Arrivé le 1er novembre 2018 au poste de directeur du Conservatoire à rayonnement régional, il travaillait auparavant en Normandie. Rapidement familiarisé avec les cultures locales, Thierry Boyer veut lutter contre le manque culturel de l’île. Pour cela, il mise sur une équipe de plus de 80 professeurs, pour beaucoup métropolitains, mais aussi sur des musiciens réunionnais, malgaches et mauriciens. Son but : mettre en avant ce qui ramène à valoriser directement le territoire. « En proposant par exemple des cartes blanches à des artistes réunionnais dans nos créations. Rattacher le patrimoine réunionnais à notre travail est un enjeu important qui fait pleinement partie du cahier des charges. C’est une question de respect vis-à-vis des cultures du territoire. »

Et la liste des témoignages en ce sens est longue. De la Nouvelle-Calédonie aux Antilles, en passant par la Guyane et la Polynésie, tout le monde le confirme : le manque culturel disparaîtra grâce aux passerelles entre les genres. Mais aussi et surtout celles entre les territoires. Le cheval de bataille de Fabrice di Falco et Julien Leleu : arriver à un métissage parfait en France, dans toutes les institutions, à l’image de ce qu’est vraiment la population. « On ne doit plus se demander si un artiste est métropolitain, Réunionnais, Guyanais, etc. on doit connaître et reconnaître son talent. Le valoriser et l’intégrer au même niveau que tous ses autres collègues », martèle le président du concours Voix des outremers. Un combat qui pourrait aussi être mené bien au-delà de la musique classique.

Les activités de l’APDCOM, elles, sont toujours dans tous les esprits. Même au ministère des Outremer. Les objectifs de l’ancienne agence doivent être intégrés à d’autres structures, promesse de la ministre, Annick Girardin. La création d’un pôle “culture” dédié, à la Cité des outremers, à Paris, n’est plus d’actualité. Cette structure, voulue par François Hollande en fin de mandat présidentiel, a été enterrée petit à petit par la nouvelle majorité. Rien de nouveau et de concret n’a été présenté pour l’heure. Le signe d’un désintérêt persistant pour des territoires, contraints de se débrouiller par eux-mêmes pour s’imposer et s’intégrer dans la culture et sur les scènes nationales.