La musique au cœur de l’hôpital public : l'histoire du chœur et de l'orchestre des hôpitaux parisiens

Faire de la musique ensemble comme on soigne ensemble, telle est la devise de l'Association Chœur et Orchestre de l'Assistance publique - hôpitaux de Paris. Une initiative vieille de 25 ans touchée par la crise que traverse l’hôpital public. Reportage.

La musique au cœur de l’hôpital public : l'histoire du chœur et de l'orchestre des hôpitaux parisiens
L’Orchestre et Chœur de l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris en l'église Saint-Marcel à Paris

A l’église Saint-Marcel dans le XIIIe arrondissement à Paris, l'heure est à la répétition d'orchestre. Elle bat son plein d’ailleurs, lorsque la harpiste Juliette Laperelle arrive en courant. L’orchestre a commencé sans elle ; si un musicien n’est pas au pupitre quand le hautboïste donne le la, c’est qu’il doit être retenu à l’hôpital.

Et c’est justement la raison qui a retardé Juliette ce soir-là : elle est médecin -gynécologue obstétricienne à l’hôpital Foche de Suresnes. Une fois par semaine, elle vient rejoindre une cinquantaine de ses collègues, tous issus des hôpitaux parisiens, pour une séance d’orchestre. 

«  L’orchestre me permet de m’évader, de voir autre chose, se confie la jeune médecin.  Je fais un métier très prenant. On n’a jamais le temps de respirer, et pour peu qu’on ait une famille, on se retrouve vite le nez dans le guidon à ne pas prendre du recul. Ça fait du bien de pouvoir souffler, de retrouver une sorte d'harmonie collective. »

Si Juliette a rejoint la formation il y a seulement un an,  son orchestre est une véritable institution qui fête cette année son 25e anniversaire. Baptisé l'AcOr-AP-HP pour l'Association Choeur et Orchestre de l'Assistance publique - hôpitaux de Paris, il fait partie d’un ensemble de plusieurs formations instrumentales et vocales. Les plus anciens, un orchestre symphonique et un grand chœur, et deux plus récents, un ensemble instrumental et un vocal. 

Une initiative de l'institution pour le bien-être du personnel

Lorsqu'il fut lancé en 1994, le projet des formations vocales et instrumentales avait une vocation à la fois culturelle et sociale. « C'était tout un contexte, raconte Christiane Moussy, qui a fait toute sa carrière à l'assistance publique en tant qu'assistante sociale. Aujourd'hui retraitée, elle est présidente de l'association et choriste depuis les débuts. Cela faisait dix ans que le SIDA s'était déclenché, et il régnait à l’hôpital un grand malaise des personnels. On commençait à peine à découvrir le virus, mais on ne savait pas grand chose sur la maladie, et le personnel était directement concerné.  Certains de nos collègues disparaissaient, fauchés en six mois, c'était épouvantable. » Le chœur et l'orchestre avaient donc pour but d'offrir aux personnels de l’hôpital, tous corps de métier confondus, une possibilité d'accéder à un univers musical d'excellence et de qualité, pour se ressourcer et échapper aux difficultés professionnelles, mais aussi de se retrouver entre collègues sans égard des contraintes hiérarchiques « parce qu'on venait tous faire quelque chose que l'on sait pas forcément faire. » 

Et les musiciens amateurs ont tout de suite répondu présent : assistantes sociales, anesthésistes, chirurgiens, directeurs d’hôpitaux ou administratifs, une cinquantaine instrumentistes et soixante-dix choristes répètent une fois par semaine, un répertoire essentiellement classique et romantique, adapté à la configuration spécifique de l'orchestre. Tous réunis derrière un projet de concert. « Les médecins, ce sont généralement les violonistes. Les infirmiers et les ergothérapeutes, les vents. Aux percussions, il y a un médecin qui est organiste, mais comme nous n'avions pas de percussionniste, il s'est adapté. Et le chœur, c'est le peuple. On accepte tous ceux qui veulent chanter, sans expérience, sans solfège, » raconte Christiane Moussy. 

L’assistance publique a pris le projet à sa charge (sur un budget différent de la sécurité sociale, précise la présidente ), en engageant les musiciens et les chefs d'orchestre professionnels pour encadrer les répétitions. Les formations donnent trois concerts avec trois programmes différents, à destination du personnel des hôpitaux parisiens ou à l'occasion des mobilisations nationales pour des causes médicales, telle le Téléthon. Depuis quelques années, les petites formations se rendent au chevet des malades dans les services dix à douze fois par an pour de petits concerts.

Bertrand Aimard est violoniste professionnel. Il encadre les répétitions d'orchestre depuis vingt ans. « Ils ont un très bon niveau, parce que la plupart a dû choisir entre les études de médecine et la musique. Ils ont fait le bon choix, mais ils ont envie de se remettre à la musique à quarante ans. Venir ici, cela leur permet de se rencontrer entre hôpitaux et entre les services , mais surtout, ce sont des gens qui n'ont pas des vies faciles, ils voient souvent la mort. Il est essentiel pour eux de faire une pratique artistique après le travail.  » 

Et demain ?

Pendant vingt ans, le projet avait un soutien financier solide, à la fois de l'assistance publique et du mécénat. La crise est survenue il y a quelques années, où la subvention de l'institution a été réduite de moitié et le mécène s'est retiré.

« On a décidé de se battre pour continuer, raconte Christiane Moussy. Vous savez, c'est comme cela que l'on travaille dans les hôpitaux. Depuis plus de dix ans l’hôpital part à vau-l’eau, si cela tient avec les budgets que l'on a, c'est parce qu'il y a cette ténacité à défendre... le patient, et en l’occurrence pour nous, la musique. »  Par conséquent, l'association a voté de tripler la cotisation, et les chefs d'orchestre ont accepté de considérablement réduire leurs honoraires, « parce qu'ils ont envie de défendre le projet. »

Comme d'ailleurs les musiciens professionnels qui ne viennent pas simplement pour 'cachetonner'.

«  Il y a une volonté politique de destruction du service public, tranche Bertrand Aimard.  Là, ils sont en train de réduire les budgets. L'orchestre est en danger comme le service public est en danger en général. Chaque année c'est plus dur. Pour le prochain concert, ils vont réduire la voilure quant aux musiciens professionnels - parce que tous les pupitres ne sont pas pleins, on engage les professionnels pour compléter les instrumentistes manquants.  Du coup, les programmes sont moins ambitieux, sans solistes, on est en train de réduire la voilure. On essaye de maintenir trois concerts par an, mais peut-être cela passera à deux...ce n'est pas simple, » regrette le musicien.

Pour l'instant, la subvention de l'assistance publique est garantie pour 2020, selon Christiane Massy. Mais rien n'est gagné d'avance :

« Nos directeurs ont d'autres priorités, c'est un vrai changement de société auquel on assiste en ce moment. Nous, on a projeté la force que l'on a pour tenir dans ces milieux très difficiles et pour montrer que ce que l'on fait apporte un bien-être. Certains arrivent : oh, j'ai eu un mort, je n'ai pas assez de personnel, ils ont supprimé les agents, une ambulance n'est pas venue, et les patients attendaient, je ne peux pas les laisser sur le trottoir..c'est ça tous les jours. Alors ils viennent là, ils font de la musique pendant deux heures, et après, ils repartent les yeux qui pétillent...», se réjouit la présidente.