Premier Orchestre à l'école dans un institut médico-éducatif

Différents, et alors ? Depuis février dernier, un Orchestre à l'école a pris ses quartiers dans l'institut médico-éducatif de Fongrave. Un projet qui prend tout son sens pour une meilleure compréhension du handicap mental.

Premier Orchestre à l'école dans un institut médico-éducatif
Premier Orchestre à l'école dans une IME, © Radio France / Suzana Kubik

« Avant de vous laisser partir, j’ai une grande nouvelle à vous annoncer. Le 6 juin prochain, notre orchestre est invité à jouer au Sénat à Paris, avec d’autres Orchestres à l’école. »Julien Rusch, le chef d’orchestre, a attendu la fin de la répétition pour annoncer la nouvelle.

Paris, le mot magique, fait tout de suite son effet. « On verra la tour Eiffel ? Nos parents pourront-ils venir ? » Les questions fusent, les filles pleurent et s’embrassent, les garçons sont plutôt impressionnés. « On va jouer en public ? Même pas peur…Il faut vraiment qu’on bosse là… », commente un apprenti saxophoniste.

L’aventure est toute nouvelle pour le Sefonland Orchestra, premier Orchestre à l’école implanté dans un institut médico-éducatif, une structure qui prend en charge les jeunes ayant une déficience intellectuelle. Inauguré en février dernier, cet orchestre est aujourd’hui constitué d’une trentaine de jeunes entre 10 et 20 ans qui se réunissent deux fois par semaine au Collège Ducos du Hauron d’Agen. Emportées par l’engouement des élèves autour de la musique, deux autres structures spécialisées qui accompagnent les jeunes porteurs de handicap mental se sont jointes au projet : le SESSAD (Service d'Éducation Spécialisée et de Soins À Domicile) d'Agen et l'IME de Lalande, toutes les trois gérées par l'association ALGEEI 47. « Nous cherchons à ouvrir nos institutions vers l'extérieur, commente Frédérique Dessinge, directrice adjointe de l'association. Montrer de quoi nos jeunes sont capables, mais aussi leur permettre d'expérimenter, pour se découvrir eux aussi. »

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Témoignages des élèves : Noémie, saxophoniste

Percussions, claviers, saxophones et guitares, les jeunes partagent les pupitres avec leurs éducateurs et professeurs spécialisés. A la tête de cette formation hétéroclite, Julien Rusch, guitariste et directeur de l’école Musiquenvie d’Agen. Avec trois collègues professeurs, il encadre les ateliers d’instruments. Le mardi, c’est travail en petits groupes, le jeudi, reconstitution en tutti (tout le monde ensemble). En seulement un an, les ateliers de guitare à l’école de musique se sont transformés en un vrai orchestre grâce à une équipe d’encadrants très motivée, mais surtout grâce à un enthousiasme inespéré des élèves.

« Nous avons commencé par proposer un atelier de guitare aux cinq élèves de l’institut médico-éducatif de Fongrave, raconte Julien Rusch. Les élèves étaient très partants, et pour mieux les accompagner, leurs éducateurs se sont mis à la musique aussi. C’est à cette époque que j’ai découvert le projetOrchestre à l’écoleaux assises nationales de l’association. J’y ai vu le dispositif idéal pour permettre à tous les jeunes de l’IME de faire de la musique. Les équipes pédagogiques ont tout de suite suivi. En février dernier, on a inauguré le Sefonland Orchestra. »

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Témoignages des élèves : Maéva, saxophoniste

Julien Rusch, Guillaume Vallet et Raphaël Chauvin en répétition avec le Sefonland Orchestra
Julien Rusch, Guillaume Vallet et Raphaël Chauvin en répétition avec le Sefonland Orchestra, © Radio France / Suzana Kubik

L'orchestre contre la discrimination

Mais au-delà de la pratique musicale, le projet d’orchestre s’est inscrit dans une réflexion sur l’exclusion des personnes en situation de handicap invisible, menée par les élèves et leurs éducateurs en classe.  

« On a travaillé sur la discrimination. Les élèves disaient que le handicap moteur était plus visible dans la société, alors que le handicap mental l’était moins, et c’est parfois très compliqué pour eux. L'enjeu pour les élèves était de montrer de quoi ils étaient capables, de mettre en avant leurs compétences. » 

Nathalie Wysocki est professeure des écoles spécialisée et coordinatrice pédagogique à l'IME de Fongrave. Pour faire vivre le projet, dix élèves élus à la coopérative scolaire se sont mobilisés pour chercher des financements, organiser la soirée d'inauguration et assurer la logistique. Chacun a été mis à contribution. 

« Beaucoup parmi les jeunes qui sont en IME ont eu un parcours de réorientation petit à petit, parce que le regard envers leurs compétences était dévalorisant et tout se concentrait sur leurs difficultés, précise Nathalie Wysocki. Alors que dans un orchestre, ils montrent qu’ils peuvent jouer d’un instrument, faire de la musique avec les autres, ils ont des choses à dire. Avec le projet d’orchestre, il s'agissait de montrer que l’accès à l’espace public et à la culture est un droit fondamental pour tous. Et qu'il fallait changer le regard sur leur handicap. » 

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Témoignages des élèves : Lola, gutariste

Nathalie Wysocki, professeure des écoles spécialisée, partage le pupitre avec Noémie
Nathalie Wysocki, professeure des écoles spécialisée, partage le pupitre avec Noémie, © Radio France / Suzana Kubik

L'un des objectifs repose sur l’inclusion en milieu ordinaire, comme ce concert aux cotés de l’orchestre de la classe CHAM du collège à l’occasion de la fête de la musique devant tout un parterre de camarades collégiens. 

« On s’est rendu compte que lorsque les élèves sont derrière leur instrument et qu’ils ont la qualité d’écoute, de respect des consignes et la concentration du jeu, il est impossible de déceler leur handicap. Ils ont été considérés comme des élèves qui ont un avantage sur les élèves du milieu ordinaire parce qu’ils jouent d’un instrument dans un orchestre. Donc leur capacité de s’intégrer dans l’établissement est d’autant plus grande, confirme Guillaume Vallet, professeur d’éducation musicale qui enseigne la percussion aux élèves du Sefonland Orchestra. Un constat partagé par le collège : depuis septembre dernier, 3 nouveaux membres parmi les collégiens dans la classe ULIS (unités localisées pour l'inclusion scolaire) se sont joints à l'orchestre.

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Témoignages des élèves : Florian, saxophone

Portées pédagogiques multiples

Selon Nathalie Wysocki, l'objectif principal de l'enseignement spécialisé, c'est de montrer qu'on peut travailler ensemble. « Tout le travail consiste à mettre en place un dispositif pour que chacun puisse y trouver sa place et qu'on puisse travailler dans une ambiance positive. C'est aussi un des objectifs d'un orchestre. Chacun va progresser en fonction de ses compétences, mais sur un projet commun. C'est un dispositif qui est reproductible sur la salle de classe », constate la professeure.

Et les résultats de tardent pas à se montrer auprès des équipes pédagogiques qui ne participent pas au projet de l'orchestre. « On travaille la relation à l'autre, partager des moments ensemble, et rien que ça, au niveau de l'expression personnelle, c'est énorme pour les élèves, mais il y a aussi tout le travail fait sur la mémorisation et la concentration. En seulement deux mois depuis la rentrée, les élèves sont beaucoup plus attentionnés sur ce qui se passe autour d'eux, plus dans la communication et dans l'entraide, une ambiance qui perdure au-delà des temps de l'orchestre », confirme Julie Coppé, professeure des écoles dans l'IME Lalande.

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Témoignages des élèves : Dylan, pianiste

Julien Rusch avec le pupitre des guitares, dont Isabelle Créhen, éducatrice spécialisée
Julien Rusch avec le pupitre des guitares, dont Isabelle Créhen, éducatrice spécialisée, © Radio France / Suzana Kubik

D'autres élèves dans les structures spécialisées rêvent de pouvoir faire de la musique, rappelle Julie Coppé. « Pourvu que dans un avenir proche, tout le monde puisse y avoir accès », souffle l'enseignante, pleine d'espoir.