Nouveaux rythmes scolaires : la musique touche la corde sensible

Depuis la rentrée, la réforme des rythmes scolaires s’est généralisée sur l’ensemble des communes en France. Comment la vivez-vous, parents, petits musiciens, professionnels de l'enseignement ? Enquête.

Nouveaux rythmes scolaires : la musique touche la corde sensible
Enseignant accorde le violon d'un élève © Hill Street Studios/Blend Images/Corbis

Qui dit - une matinée à l'école en plus, dit - moins de temps libre pour les activités extra-scolaires de nos enfants. Les mercredis après-midi et les fins de journée chargées, le week-end raccourci...comment les parents des enfants-musiciens affrontent la nouvelle organisation de la semaine ? Et les conservatoires, comment répondent-ils aux nouvelles contraintes logistiques et pédagogiques introduites par les nouveaux rythmes scolaires ? Ou encore, de quelle façon la musique s'inscrit-elle dans le TAP, temps d'activités périscolaires ? Qui l'enseigne, et dans quel cadre ? La parole est à vous, parents et professionnels de la musique, au moment où les nouveaux rythmes scolaires refont surface dans l'actualité.

Les parents : « Am stram gram...»

Murielle de Perpignan est maman d'Alix, huit ans. Depuis deux ans, Alix suit deux heures hebdomadaires de cours de musique au conservatoire de sa ville, et consacre en plus à la musique une petite heure de révision tous les jours. Avec une matinée à l’école rajoutée, il fallait faire un choix.
« Avec les cours au conservatoire transférés sur le samedi matin, Alix n'aurait eu qu'une journée et demie pour respirer. A ce rythme, nous n’aurions pas pu continuer à mener de front l’école et le conservatoire. Or, les cours de musique étaient pour lui une priorité, et la solution qui s’est imposée à moi était de lui alléger les journées en le scolarisant à la maison. »

Hayette, de Bretigny-sur-Orge en région parisienne, déplore l'absence d'un vrai projet autour de la musique sur le temps périscolaire à l'école de Taïna, huit ans. Regroupées sur un après-midi, les activités sont facultatives et payantes - en fonction du quotient familial - entre 50 centimes et trois euros environ. « Ce qui n'aurait pas été un problème s'il y avait une initiation encadrée par des professionnels de l'enseignement musical et avec un objectif pédagogique. Pour l'instant, seuls les ateliers de chant encadrés par des animateurs sont proposés, et Taïna fait déjà du chant en classe. »

« Nous observons moins d’élèves sur les cours du mercredi après-midi, parce que les parents voient le temps extra-scolaire se réduire, et se tournent vers d’autres activités, notamment le sport », constate Vladimir Pronier, directeur du Conservatoire municipal de Vincennes en région parisienne. Ce grand conservatoire (980 élèves) propose une filière dédiée à la musique et une autre dédiée à la danse. « Alors qu'il n'était pas rare que les élèves suivent un double cursus, à la fois en musique et en danse, depuis cette rentrée, nous avons remarqué qu'ils choisissent plutôt une seule filière. »

Les maires : « A la campagne, c'est un autre son de cloche

»

« Aucune autre collectivité en France n’a recruté autant de musiciens intervenants, » témoigne Jerôme Chrétien, directeur du Conservatoire à Rayonnement Régional de Lille. La ville se veut exemplaire en matière du projet artistique destiné aux écoliers, la municipalité y a mis des moyens et a créé des emplois en puisant dans le riche vivier culturel. « Le plan musique, danse, théâtre a permis de recruter 27 musiciens dumistes pour la ville, qui intervenaient principalement sur le temps scolaire. Avec la réforme des rythmes scolaires, la collectivité, si elle adopte la gratuité, ce qui est le cas de Lille, se doit d’assurer le financement du dispositif. On nous a demandé de répartir de façon égale le temps d’intervention des dumistes entre le temps scolaire et le temps périscolaire, et en plus nous avons recruté des animateurs spécialisés en musique qui mènent les actions de sensibilisation. »

Choeur d'enfants, Ecole Diderot, Lille
Choeur d'enfants, Ecole Diderot, Lille

Entre le coût très élevé et le casse-tête logistique et administratif, proposer une activité musicale sur le périscolaire relève d'un exploit en milieu rural, comme nous explique Sébastien Détourné, adjoint au Maire d’Ailly - sur - Somme. Grâce à son école de musique, la commune peut détacher un enseignant sur le périscolaire pour encadrer les ateliers d'éveil musical, ce qui n'est pas le cas des petites communes voisines. Elles sont donc obligées de faire appel aux intervenants spécialisés - dumistes - par le biais des associations présentes sur le secteur.
« L’intervention d’un dumiste sur les TAP peut facilement monter jusqu’à 50 euros par heure, majorés par les frais de déplacement s’il couvre plusieurs sites géographiquement éloignés. De plus, la législation sur le temps périscolaire nous oblige d'engager en plus un animateur titulaire duBAFA,rémunéré lui aussi... A ce coût se rajoute la difficulté d'homogénéiser la répartition des TAP en fonction des communes pour pouvoir ensuite faire tourner un enseignant...deux fois par semaine, un après-midi, tous les soirs, nous avons tous les cas de figure.»

Les conservatoires :

« Faisons tomber nos murs

»

« Notre implication en milieu scolaire est une excellente opportunité d’amener notre savoir-faire auprès des élèves qui n’auraient pas eu l’accès à la musique par ailleurs, et par conséquent, de les amener à nous, réparer en quelque sorte le lien entre l’école et l’éducation musicale qui est rompu depuis longtemps. »Peter Vizard est le directeur du Conservatoire Frédéric Chopin du XVe arrondissement à Paris. A un an de l’application des nouveaux rythmes scolaires dans la capitale, Peter Vizard en tire un bilan positif. « Dès l’aménagement des rythmes scolaires à la rentrée 2013, la Ville de Paris a sollicité les conservatoires de musique, et notamment autour de deux projets d’ateliers de pratique collective : les chœurs et les orchestres. Pour éviter de n'attirer que les enfants déjà sensibilisés à la musique, nous l'avons adapté en créant le projet « Les chants des familles » autour des chansons d’enfants, qui a la vocation à rassembler tous les enfants, peu importe leur origine culturelle, autour d’un patrimoine musical commun. »
Les ateliers sont encadrés par les intervenants, jeunes musiciens en fin de cursus, qui se déploient sur toutes les écoles de l’arrondissement et encadrent environ 550 élèves en temps périscolaire. « L’obstacle majeur reste le problème de statut des intervenants, » précise Peter Vizard. « Le temps périscolaire n’est pas considéré comme un temps d’apprentissages, nos intervenants ont le même statut que les animateurs et sont rétribués en fonction. »

Classe d'éveil au Conservatoire de Roubaix
Classe d'éveil au Conservatoire de Roubaix

Les professionnels :

« La musique, cela s'apprend

»

  • « Pour nous, professeurs de la Ville de Paris (PVP), la réforme des rythmes scolaires a provoqué une lever des boucliers », explique Julien Doré-Lacayrouse, PVP et parent d’élève scolarisé en primaire.« Le maire de Paris [Bertrand Delanoë] à voulu une forte implication des conservatoires sur le temps périscolaire pour donner aux élèves une formation renforcée. Or, pour les PVP, un corps d'enseignants formé à intervenir dans 200 écoles de la capitale en collaboration avec l'enseignant principal, mais qui coute extrêmement cher à la collectivité, c’est un vieux serpent de mer : que les PVP sortent du cadre scolaire et par conséquent, perdent leur fonction première d’enseignant pour retomber dans la case « animation ». Et que la musique ne soit plus prise en compte dans le socle commun des apprentissages. Sur ce point, nous avons été rassurés et la menace de perdre notre statut a été écartée. » En même temps, Julien Doré-Lacayrouse voit dans cette réforme une manière pour les enseignants spécialisés en musique de gagner en visibilité et de surcroit, de reconnaissance, à la fois de la part des parents, du corps enseignant et des conservatoires. « Puisque le conservatoire m’a proposé une rémunération en fonction de mes qualifications et de bonnes conditions de travail, j'ai pu monter un chœur d’enfants à l’école. Par contre, je tiens à maintenir une certaine exigence pédagogique, je dispense des apprentissages et je ne suis pas du tout dans une démarche d’animation. »*

    Depuis le 30 octobre dernier, la réforme des rythmes scolaires rentre dans une nouvelle étape : le gouvernement s'est prononcé favorable à la reconduite des aides au développement des activités périscolaires sur l'année 2015/2016. En contrepartie, 7000 communes se sont déjà engagées à mettre en place un projet éducatif territorial dont l'objectif est avant tout de proposer une offre de qualité sur le TAP. De son coté, le Premier ministre, Manuel Valls, a annoncé la pérennisation du fonds de soutien aux rythmes scolaires au-delà de 2015-2016. Gageons que la musique, au même titre que les autres activités artistiques, y trouve une place de choix.

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