Ne cherchez plus le bonheur, il est à Chaillol

Perché à près de 1600 mètres d’altitude, dans la vallée du Champsaur, le Festival de Chaillol (Hautes-Alpes) met en place depuis plus de vingt ans un écosystème musical où se mêlent musiques, balades, enseignement, et goût du partage.

Ne cherchez plus le bonheur, il est à Chaillol
La sortie d'un concert au festival de Chaillol, © Alexandre Chevillard

« Ce qui est évident ici, c’est que tout est lié » : ces mots de Michaël Dian, fondateur et directeur du Festival de Chaillol, résonnent spécialement en ces lieux. Dans ce petit village d’à peine plus de 300 âmes - et dans toutes les communes de la région de Gap où la manifestation s’installe au fil des années – se lient les musiques les plus diverses (médiévales et contemporaines, maghrébines et jazz), classes de musique, contes musicaux, balades musicales, ciné-concerts, rencontres littéraires, arts plastiques… avec la même exigence artistique et le même goût pour la création, et ce, depuis 21 ans.

L’origine du festival, tous les habitants au flanc de cette montagne du pays gapençais la connaissent et peuvent la réciter en chœur. Elle ressemble au début d’une blague : c’est l’histoire d’une bande de copains qui sort du conservatoire, et se retrouve à Chaillol pour jouer de la musique parce que l’un d’entre eux – Michaël Dian – a des parents qui ont fondé une petite école de musique là-bas, sur leur lieu de vacances. La petite bande fait ses premiers concerts, le maire de la commune en redemande, s’engage à rénover une petite chapelle à l’abandon : le festival de Chaillol est né.

Si les habitants du coin connaissent la musique, c’est parce qu’ils font partie de la composition. Favoriser les liens avec les habitants du territoire, c’est le mot d’ordre de Chaillol. Du petit coup de main de temps en temps à l’accompagnement quotidien, ils sont les plus présents parmi les bénévoles. Ce sont également eux qui, en grande majorité, remplissent la trentaine de concerts du festival, du 18 juillet au 12 août, ainsi que la saison des « weekends musicaux » organisée de janvier à juin. Cette année, ils ont entendu l’Ensemble de Caelis, la claveciniste Céline Frisch, les solistes de l’Ensemble C Barré, le trompettiste Fabien Mary, ou encore le Quatuor à plectres de France

On peut avoir des personnes qui viennent pour écouter tel musicien de jazz, qui se rendent compte qu’il y a un état d’esprit et une proposition globale, et reviennent pour une proposition à laquelle ils n’auraient pas été sensibles si cela avait été une proposition isolée dans un festival qui ne développerait que cette approche.

La formule de Michaël Dian fonctionne. Quasiment cent pour cent de taux de remplissage, et même des concerts où l’on rajoute des chaises. Mais si la sauce prend si bien, et suscite les louanges de la ministre de la culture Françoise Nyssen venue sur place vendredi 4 août, ce n’est pas seulement pour sa diversité, c’est aussi parce que les artistes choisis savent partager bien plus que leur musique…

La vallée du Champsaur, cadre du Festival de Chaillol
La vallée du Champsaur, cadre du Festival de Chaillol, © Alexandre Chevillard

Le plaisir en partage

Eglise de Saint-Michel-de-Chaillol, vendredi 4 août à 21h, soir de concert. Une fois de plus, le public est au rendez-vous. Et même un peu trop, il faut déplacer des enfants pour faire de la place et ajouter quelques chaises. Certains suivront le concert depuis l’extérieur, au frais et sous les étoiles. Sur scène, une guitare (Grégory Morello), deux mandolines (Vincent Beer-Demander et Cécile Duvot) et une mandole (Fabio Gallucci) forment le Quatuor à plectres de France. L’ensemble joue ce soir Debussy, Poulenc, Jean Françaix, et les pièces composées pour eux par Francis Lai, Claude Bolling, Vladimir Cosma et Richard Galliano.

« C’est une drôle d’histoire, la manière dont j’ai rencontré Vladimir Cosma. Vous voulez que je vous la raconte ? Vous avez une heure devant vous ? » Vincent Beer-Demander a presque autant d’humour que de talent à la mandoline. Par un petit mot plein d’esprit, et avec une facilité déconcertante, il présente les pièces interprétées ou invite le public à entonner les célébrissimes musiques de films de Cosma, Belling et Lai. Il ne s’agit pas seulement pour lui d’amuser la galerie ou de rendre la musique plus accessible, mais aussi, et surtout, de rappeler que ces compositeurs sont toujours bel et bien vivants, et que c’est une chance d’entendre leur musique. Alors le public chantonne Love Story et Borsalino. Il sourit généreusement quand le mandoliniste raconte que si Uderzo a un jour imaginé son personnage Obélix engloutissant 12 sangliers avec seulement deux toasts, c’est parce qu’il avait vu un jour Claude Bolling, défié par Alain Delon, manger un kilo de caviar dans un pain coupé en deux.

C’est l’engagement de Vincent Beer-Demander : Vladimir Cosma, Francis Lai, Richard Galliano et Claude Bolling ont écrit pour lui et son Quatuor à plectres de France, il fait le lien entre ces compositeurs et le public, musicalement bien sûr, mais aussi par un travail de mémoire.

La Quatuor à plectres de France en concert au Festival de Chaillol
La Quatuor à plectres de France en concert au Festival de Chaillol, © Alexandre Chevillard

Un « écosystème »

Si Michaël Dian a choisi de programmer le Quatuor à plectres de France, ce n’est pas seulement pour la qualité musicale de ses membres, mais aussi justement pour ce talent qu’ils ont à partager leur passion. A la sortie du concert, artistes, public et bénévoles échangent dans la bonne humeur autour d’une buvette aux allures de guinguette, ornée de lampions de toutes les couleurs. On y sert tisanes et autres boissons locales, issues des plantes de la région. Car consommer local fait aussi partie des préoccupations du festival. Les artistes en résidence sont d’ailleurs nourris avec des produits cultivés dans les environs, et issus de l’agriculture biologique.

Pour Michaël Dian, cette démarche n’est que le prolongement de l’écosystème musical développé sur le territoire :

On est dans un territoire où on parle beaucoup d’écosystème, la ministre de la Culture en a aussi beaucoup parlé, j’étais sensible à son approche. Tout est lié. Quelqu’un qui travaille avec un héritage et procède de l’oralité - la tradition occitane par exemple - peut tout à fait être un compositeur d’aujourd’hui, se saisissant de cet héritage-là pour le renouveler. De la même manière qu'on peut avoir une mémoire qui est liée à l’histoire de la musique, et donc aux grands textes dont on hérite. C’est une autre mémoire, mais elle ne s’oppose pas, elle se relie, elle se complète.

Mais tout écosystème a ses fragilités. A Chaillol comme dans de nombreuses manifestations culturelles, l’insécurité est financière. Financé par la Direction Régionale des Affaires Cultures (DRAC), par la Région PACA, le département des Hautes-Alpes et par les diverses communes et communautés de communes où le festival étend son action, le festival jongle entre ses ressources propres et les aides. Un jeu d’équilibriste parfois périlleux, notamment lorsque l’on commande une œuvre musicale sans savoir avec certitude si la subvention pour la payer sera bien versée. Alors Michaël Dian discute, se tient au courant, cherche à anticiper et ne rêve que d’une chose : un soutien triennal pour plus de sérénité. Cette crainte de l’instabilité n’a malheureusement pas été levée par Françoise Nyssen. Malgré les compliments appuyés et répétés de la ministre de la Culture, nulle aide ni projet de soutien n’ont été évoqués lors de sa venue à Chaillol vendredi 4 août…

À ÉCOUTER

Michaël Dian, fondateur et directeur du Festival de Chaillol