La créativité musicale sous la loupe des neurosciences

Mis à jour le mardi 21 juin 2016 à 15h23

"Musique et cerveau" : la créativité disséquée par un neuropsychologue, une neurologue et un neurobiologiste, en résonance avec l'expérience d'un compositeur. L'occasion d'en découdre avec un certain nombre d'idées reçues.

La créativité musicale sous la loupe des neurosciences
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« Je me trouvais en répétitions à Cologne et j’essayais en vain de trouver une solution pour l’orchestre que je trouvais déséquilibré, » raconte le compositeur Philippe Manoury à propos de sa toute dernière création. « J’avais beau chercher à ajuster les timbres, à repenser les nuances. Cela ne me convenait pas. Cette nuit-là, je me suis réveillé à 4h du matin avec une phrase qui résonnait très clairement dans ma tête : il faut supprimer les cors, parce qu’ils attirent trop l’attention dans la couleur orchestrale générale. Le lendemain, j’ai essayé d’appliquer cette solution pendant la répétition, et cela a parfaitement marché. »

Ce qu’explique ici Philippe Manoury, grand témoin de la conférence « Créativité, musique et cerveau » qui s'est tenue samedi 4 juin 2016, c’est le phénomène d’insight, l’appellation qu’utilise la psychologie cognitive pour l’image plus commune de « la petite lumière qui s’allume », de « la bonne idée ». Celle que vous avez certainement invoquée dans des situations banales, ou vous cherchiez en vain à vous dépêtrer d’un problème, ou celle que vous avez admirée en pensant au Carré blanc sur fond blanc de Malévitch, à la Fontaine de Marcel Duchamp ou à l’accord de Tristan chez Wagner, on vous disant parfois : il fallait y penser. C'est cette petite lumière qui s'allume juste au bon moment, et que l'on appelle la créativité, qui fait d'un urinoir un "ready-made" ou d'une belle-mère hystérique La reine de la nuit :

Pour illustrer le concept de l'insight dans le cadre de la conférence "Musique et cerveau", Hervé Platel a choisi l'extrait du biopic "Amadeus" de Milos Forman

Ainsi, après une première édition des conférences consacrées aux liens entre la musique et les neurosciences, qui a abordé la mémoire, l’apprentissage et la santé, et une journée consacrée à l'émotion musicale, le cycle "Musique et cerveau" s'est intéressé la créativité . Trois points de vue convergents ont nourri le débat : celui d'Hervé Platel, Professeur de neuropsychologie à l’Université de Caen, celui de Catherine Thomas-Antérion, docteur en neurologie et chercheur à l’Université Lyon 2, et celui de Jean-Pierre Changeux, neurobiologiste éminent, pionnier des neurosciences en France et professeur au Collège de France. Le compositeur Philippe Manoury, un fervent adepte des neurosciences et cosignataire entre autres de l'ouvrage Les neurones enchantés avec Pierre Boulez et Jean-Pierre Changeux, s'est prêté au jeu et a témoigné de son expérience de créateur.

«Alors que la créativité intéresse les chercheurs depuis longtemps dans ses aspects psychiatriques - la personnalité ou le tempérament des artistes ont donné lieu à d'innombrables publications, la neuropsychologie ne s'intéresse que depuis peu à la question de savoir comment le cerveau nous permet la perception esthétique du monde et la production artistique, » a précisé Hervé Platel.

Le professeur de neuropsychologie Hervé Platel et le compositeur Philippe Manoury à l'occasion de la conférence "Musique et cerveau" à Radio France/ Photo : Suzana Kubik
Le professeur de neuropsychologie Hervé Platel et le compositeur Philippe Manoury à l'occasion de la conférence "Musique et cerveau" à Radio France/ Photo : Suzana Kubik

La créativité dans ses aspects psycho-cognitifs, les maladies neurologiques et leur impact sur la créativité des artistes ou des anonymes, ou encore le fonctionnement du cerveau du compositeur, les trois intervenants ont donné des éléments de réponse à de nombreuses questions et en ont profité pour balayer quelques idées reçues.
Justement, selon vous, la créativité, d'où nous vient-elle ?

1. Du ciel ?...le miracle reste entier

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Selon les trois intervenants, version dépassée et ringarde. Si vous croyez au Père Noël, vous pouvez encore continuer à le soutenir. Sinon, mettez-vous vite à la page.

«Il n'y a rien de miraculeux à une oeuvre d'art.» Jean-Pierre Changeux est catégorique. « C'est une production cérébrale humaine, une construction, un artifice. C'est un moyen de communication de l'artiste de ses états émotionnels, de connaissances, d'expériences, une représentation de son monde intérieur qui véhicule un message esthétique.» Derrière le principe qui génère la production artistique, selon Jean-Pierre Changeux, on trouve un réseau complexe et hyper-connecté de neurones et de synapses, dont le fonctionnement, et par conséquence, les capacités créatives, ont été façonnés au cours de l'évolution et sous la contrainte des gènes. Et la créativité n'est pas réservée au domaine artistique. En tant que la capacité de produire une idée nouvelle et originale, et pertinente en fonction du contexte, la créativité est le principe même de l'adaptation de l'homme à l'environnement qui évolue en permanence. Autrement dit, remercions la petite lumière qui s'allume ; sans elle, nous en serions encore au stade des primates.

2. Des décennies passées sur les bancs de l'école ? D'une intelligence exceptionnelle ?

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Rassurez-vous, on n'a pas besoin d'être exceptionnellement intelligent pour être créatif, tout comme un CV bardé de diplômes ne garantit pas non plus la créativité. Bien au contraire, selon Hervé Platel. «La créativité n'est pas forcément liée à l'intelligence, et il n'y a pas d’intelligence spécifique à la créativité. Les résultats des tests QI chez certains créatifs ne montrent pas forcement des scores très élevés. Le niveau d'études non plus ne suit pas forcement la courbe de la créativité. Certains montrent même qu'une personne qui a un niveau BAC+3 peut faire preuve de plus de créativité que les profils qui ont fait des études très poussées. » Comme si un niveau très élevé d'études fermait en quelque sorte des portes à l'imagination.

Un argument soutenu par Catherine Thomas-Antérion dans le contexte des patients qui ont développé une activité artistique suite à une maladie neurologique : «Parmi les patients que j'ai pu suivre suite à un AVC, j'ai eu une jeune coiffeuse ou un charpentier. Suite à leur maladie, et alors qu'ils n'avaient jamais créé auparavant, ils sont passés à l'acte créatif, ils ont commencé à fabriquer des œuvres d'art. En raison de leur métier, ils avaient très certainement une sensibilité esthétique, mais ces gens-là n'ont pas fait de longues études ni une initiation artistique quelle qu'elle soit.»

3. De la famille ?

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Les fils/filles de...ne s'en sortent pas gagnants à tous les coups, même si en prenant en compte les dynasties de musiciens célèbres - les Bach, pour ne citer que les plus célèbres et les plus nombreux à la fois, on pourrait se dire que derrière cette production d'une originalité et d'une qualité exceptionnelles, il y a forcement une part héréditaire. «Absolument pas» s'insurge Jean-Pierre Chageux. «Ce sont des idées complètement dépassées aujourd'hui. La créativité est le fruit d'une combinaison extrêmement complexe de facteurs génétiques. Il y a certes une prédisposition, mais il n'y a pas de gène spécifique responsable de la créativité, de gène pour les maths ou de gène de la fidélité. » Voilà qui est dit.

4. Du fond de la bouteille ? Des paradis artificiels ?

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«C'est une croyance complètement fausse», explique Catherine Thomas-Antérion.« Les opiacés sont au contraire beaucoup plus nocifs parce que responsables de la détérioration des réseaux neurologiques et peuvent même être les déclencheurs de certaines maladies neurodégénératives. D'autant plus qu'ils créent un état de dépendance à conséquences très graves. L'exemple du peintre Willem de Kooning, à qui la maladie d'Alzheimer a été diagnostiqué à l'âge de 80 ans, en est l'illustration. Certains chercheurs pensent que sa dépendance aux toxiques a déclenché la maladie, et une fois sevré, l'artiste s'est remis à la peinture. A la fin de la vie, même malade, il a produit plus de 250 toiles dans un style complètement différent, des toiles que certains spécialistes rangent parmi les meilleures de sa carrière.»
Un artiste n'a-t-il pas besoin d'être dans un état de créativité augmentée, stimulée, dans un état de lâcher-prise pour trouver de l'inspiration ? Parole à l'artiste :
« C'est tout le contraire», tranche Philippe Manoury. « Le moment le plus créatif pour moi, c'est quand je suis le plus à l’intérieur de la matière, pas au moment de lâcher-prise. Le moment où la matière me donne l’idée de la suite. C’est le contraire du lâcher-prise. C'est un recul, mais avec une concentration intense. Je regarde mes partitions comme un paysage, pour observer les éléments, les contours, et le fait de rentrer dans la matière débloque une idée. »

5. Du cerveau gauche ?

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Encore une idée à banir. On a longtemps pensé que l'hémisphère gauche du cerveau analyse et organise, et le cerveau droit crée et imagine. Aujourd'hui, les scientifiques soulignent la multiplicité des circuits impliqués dans la créativité qui communiquent en permanence et de façon très dynamique, d'un hémisphère à l'autre.

«L'idée que l’hémisphère droit serait le seul responsable de la créativité est aujourd'hui complètement dépassée. La créativité artistique, c'est un dialogue très complexe et dynamique entre des réseaux cognitifs et les réseaux émotionnels, en résonance avec l'environnement, » précise Hervé Platel. «Il implique les fonctions sensori-motrices, perceptives, la mémoire et les fonctions exécutives. De plus, différentes régions du cerveau sont mobilisées au cours de différentes étapes du processus créatif, et que nous pouvons observer aujourd'hui grâce à la neuroimagerie. »

Point de vue soutenu par Catherine Thomas-Antérion, qui a observé au cours de ses recherches, les effets des maladies neurologiques sur la créativité, aussi bien chez les artistes célèbres, que chez les anonymes. Une hyperproduction, un changement de style ou de langage chez les artistes confirmés, ou au contraire une soudaine production artistique chez les personnes qui n'avaient jamais créé avant, ont comme origine une réorganisation des circuits neuronaux suite à la maladie d'une zone particulière. Qui est possible quant à elle parce que de multiples régions du cerveau se mobilisent de façon complémentaire dans le processus de la création.

«L'extraordinaire plasticité du cerveau permet de réorganiser les réseaux neuronaux suite à une détérioration. D'autres circuits peuvent pallier le dysfonctionnement des circuits atteints par la maladie, ils libèrent en quelque sorte d'autres associations et permettent au patient de maintenir une activité cérébrale. De nombreux exemples d'artistes célèbres, peintres, écrivains, mais aussi de musiciens, ont montré que leur activité créatrice a perduré suite à une maladie du cerveau, mais a subi certaines modifications : dans le style, dans le langage, dans la palette, dans les thématiques récurrentes. Parmi les musiciens, l'exemple le plus connu est celui de Maurice Ravel,dont le Boléro, selon certains chercheurs, serait la conséquence d'une modification du fonctionnement des réseaux neuronaux suite à la maladie neurodégénérative, dont le compositeur a souffert au cours des dernières années de sa vie.»
--- Lisez l'article sur la composition du Boléro et la maladie neurodégénérative de Ravel

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