Musique classique en streaming : on s'y perd

Deezer, Spotify, Qobuz, et maintenant Apple Music et Google Play Music : de gigantesques catalogues de musique disponibles pour tous les mélomanes sur abonnement, et même en version gratuite. Mais derrière l’offre pléthorique, un grand obstacle : trouver la musique que l’on cherche.

Musique classique en streaming : on s'y perd
©Corbis

Il y a ceux qui misent sur l’étendue du catalogue de titres disponibles, ceux qui soulignent la qualité du son, ceux qui prônent les playlists, les albums disponibles en exclusivité, l’accès aux podcasts… Pour résumer, la bataille fait rage entre Spotify*, Deezer, Qobuz, Apple Music* et Google Play Music**, principaux sites d’écoute de musique en ligne. D’autant que, selon le Snep (Syndicat national de l’édition phonographique), le streaming représente aujourd’hui “"la moitié du chiffre d'affaires des ventes physiques (disques et vinyles) en France ". L’écoute en ligne ne cesse de progresser : les revenus - pointés du doigt par les artistes - sont en augmentation de 42% entre 2014 et 2015 et les abonnements payants comptent aujourd’hui pour 76% des revenus.

Mais, en dehors de la qualité sonore, l’offre d’écoute en ligne peut-elle satisfaire les amoureux de musique classique ? Oui… Et non. Oui, car le catalogue disponible est, en effet, quasi inépuisable. Qu’il s’agisse d’un compositeur, d’Allegri à Christian Zanési, d’un chef d’orchestre, d’Arthur Nikisch (chef de l’Orchestre philharmonique de Berlin de 1895 à 1922) à Sir Simon Rattle (à la tête de la même phalange depuis 2002), ou d’un artiste, les chances de trouver ce que l’on cherche sont grandes, et s'accroissent jour après jour.

Mais encore faut-il vouloir, et savoir chercher. “Vouloir chercher”, car contrairement à ce que l’on pourrait penser en voyant la richesse des catalogues proposés, la majorité des utilisateurs des sites de streaming ne cherchent pas de musique, ils s’orientent vers les espaces “nouveautés” (derniers albums sortis) et “playlists” (compilations de titres par thème et/ou par popularité). Les pages d’accueil de Deezer, Spotify, Qobuz, Tidal, ou encore Napster mettent donc tous en avant ces espaces.

Quant à “savoir chercher”, s’il est théoriquement possible de trouver presque tout ce que l’on souhaite, dans la pratique, la recherche relève bien souvent du parcours du combattant. Les plates-formes en ligne, pensées pour les musiques actuelles (variété, rock, pop…) reposent sur le modèle suivant : un titre ou une chanson = un artiste ou un groupe = un album. Mais qu’est-ce qu’un titre en musique classique ? Qu’est-ce qu’un artiste ?

Le juste titre

Le premier défi du mélomane lorsqu’il souhaite écouter de la musique est celui du titre. Un exemple : je cherche à écouter la première symphonie de Mahler. En dehors de Qobuz, qui organise les résultats en fonction de la date de sortie et des distinctions obtenues par l’enregistrement, les autres sites fournissent pêle-mêle tous les albums contenant les termes “Mahler” et “symphonie” : des concerts d’archive quelque peu “grinçants” de Paul Kletzki avec l’Orchestre philharmonique de Vienne au dernier enregistrement de Valery Gergiev avec l’Orchestre symphonique de Londres.

Mais surtout, en l’absence de normes d’édition, l’utilisateur obtiendra des résultats très différents selon qu’il cherche en français “Mahler symphonie 1”, en anglais “Mahler symphony 1” ou en allemand “Mahler Sinfonie 1”... Et ce problème prend encore de l’ampleur pour les opéras, comme en témoigne cette comparaison sur la Flûte enchantée de Mozart sur Spotify :

exemple 02
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Comment y retrouver ses petits ? Heureusement, le mélomane accorde de l’importance à l'interprétation. Mais là encore, les choses ne sont pas simples… Pour trouver un enregistrement précis de l’Orchestre philharmonique de Berlin, il faudra jongler, selon les différentes plates-formes, entre les termes “Orchestre philharmonique de Berlin ”, “Berliner Philharmoniker ” et, puisque “un titre = un artiste”, les multiples entrées “Orchestre philharmonique de Berlin, Herbert von Karajan ”, “Orchestre philharmonique de Berlin, Rudolf Kempe ”, etc. Pour peu que la phalange en question soit également connue sous son sigle, comme le LSO, l’entreprise tend à devenir kafkaïenne.

Enfin, se pose le problème du statut des artistes. Sur les disques de musiques actuelles, l’artiste principal est roi et le compositeur n’existe pas, mais la musique classique se partage entre le compositeur, le chef d’orchestre, l’orchestre, et les solistes. Outre le fait que, faute de champ “compositeur”, Mozart (re)devient un artiste interprète, les solistes sont le plus souvent soit figurés en bloc pour chaque air et récitatif d’opéra, soit complètement absents.

Quels enjeux ?

Outre le léger agacement que l’on peut resentir quand il faut s’y prendre par dix fois avant d'accéder au disque souhaité, l’organisation des données sur les plates-formes d’écoute en ligne pose surtout un problème économique. Par leur référencement, les “titres” de musique classique les plus écoutés sur ces plates-formes (hors Qobuz ) sont issus de compilations (100 chefs-d'oeuvre de la musique classique, Classical Masterpieces, etc.) qui, bien souvent, reposent eux-mêmes sur des enregistrements datés. Herbert von Karajan, Karl Böhm, ou encore Maria Callas, présents sur lesdits enregistrements, tiennent donc le haut du pavé des artistes les plus écoutés en musique classique. Sur les douze premières versions du Don Giovanni de Mozart proposées par Deezer comme par Spotify, deux seulement sont dirigées par des chefs encore en vie.

Si cette situation ne mécontente pas les maisons de disque dépositaires des droits, à commencer par Universal (propriétaire des catalogues DECCA, Deutsche Grammophon...) et Warner Music (Erato, Teldec, Warner Classics …), on se doute qu’elle n’arrange en rien la situation des artistes actuels, pour qui les minimes revenus liés au streaming dépendent de l’écoute de leurs enregistrements.

Plus largement, l’organisation et l’édition des données propres à la musique classique sur les sites populaires d’écoute en ligne posent - une nouvelle fois - la question de la place de ce répertoire. Toutes les plates-formes sont nées de l’évolution globale des modes de consommation de la musique, et s’y adaptent en temps réel. La musique classique est suffisamment demandée pour être présente, mais pas assez pour que les sites de streaming adaptent leurs outils à ses spécificités.

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