Peter Gelb : « L'objectif n’est pas de faire souffrir les artistes mais de sauver une institution »

Le directeur du MET de New York, Peter Gelb, s’exprime au micro de Laurent Valière au sujet de la situation financière précaire de l’institution américaine en pleine pandémie, les négociations houleuses d’une réduction de salaire avec les musiciens, et l’espoir d’une éventuelle réouverture.

Peter Gelb : « L'objectif n’est pas de faire souffrir les artistes mais de sauver une institution »
Peter Gelb, directeur du Metropolitan Opera de New York, © AFP / Vitaliy Belousov / Sputnik

France Musique : Félicitations pour ce Grammy Award que vous avez reçu dimanche dernier pour l’enregistrement de votrePorgy and Bessau Metropolitan Opera. Vous êtes content j’imagine ?

Peter Gelb : J’en suis ravi. Les artistes qui ont participé à cet enregistrement de Porgy and Bess le méritent, c’est un excellent enregistrement, et l’interprétation de l’ensemble des chanteurs et de l’orchestre a été extraordinaire. Honnêtement, le contraire m’aurait surpris, il était très bien placé. C’est aussi la preuve que les temps ont changé. Ce n’est pas un projet d’une maison de disque mais d’une compagnie d’opéra, d’ailleurs la vente est réalisée par la boutique du MET.

Quelle est la situation financière du Met après un an de fermeture ?

Elle est très précaire. Il me semble qu’il existe une véritable incompréhension en ce qui concerne les financements du MET. A l’inverse des maisons d’opéra européennes, nous ne bénéficions d’aucune aide publique, seulement un petit pourcentage, qui représenterait 0,5% de l’ensemble de notre budget, qui s’élève normalement à 300 million de dollars par an. Et l’année dernière, nous avons perdu les neuf dernières semaines de la saison 2020 et la saison 2021, et nos pertes s’élèvent à 150 million de dollars. Bien sûr il y a des dépenses qui ont baissé car il n’y a pas de représentations. Mais sans spectacles, nous n’existons pas, nous sommes là pour offrir des spectacles.

Je sais que l’on a beaucoup critiqué les décisions prises par le MET au printemps dernier, notamment de congédier l’ensemble des musiciens et les chœurs du MET, mais à la différence d’autres opéras, comme celui de Paris, nous n’avons pas d’aides du gouvernement, nous ne sommes pas soutenus financièrement, nous n’avons absolument pas d’autre choix. 

Les contrats stipulent clairement, qu’en cas de force majeur, et qu’il n’y a pas de spectacles, les contrats ne sont plus financièrement honorés. 

Nous ne voulions pas tirer un avantage de ces contrats et être méchants avec nos salariés, mais nous n’avions pas d’autre choix. Au moment de la fermeture, nous avons vraiment dû rentrer dans un mode de survie et trouver une sortie, une manière de survivre, pour pouvoir continuer à exister, de manière qu’après la pandémie, les salariés puissent retrouver leur emploi et que nous ne subissions pas le destin de l’opéra de la ville de New York, qui a fait faillite il y a quelques années. 

Le MET, il faut le préciser, est la seule compagnie d’opéra qui offre des contrats à plein temps à ses musiciens, au chœur, et au personnel, il n’y a aucune autre compagnie à l’exception du MET qui le fait dans ce pays. Nous fonctionnons comme l’opéra de Paris, de Vienne, de Paris, de Londres, de Munich, de Berlin, La Scala même, les plus grandes maisons dans le monde, mais toutes ces maisons reçoivent des aides gouvernementales, pas nous. Nous avons des mécènes privés.

Est-ce que vous comprenez la situation économique dans laquelle se trouvent le personnel et les musiciens du MET ? Même les musiciens du New York Philharmonic sont payés pendant cette pandémie.

Mais il y a une véritable différence. Le Philharmonic, par exemple, est composé d’une centaine de salariés, nous en avons des milliers, et nous ne pouvions pas bénéficier des aides gouvernementales. 

Au tout début de la crise sanitaire, il y a eu un système de protection pour les organismes à but non lucratif de moins de 500 personnes. Bien évidemment nous n’y avions pas droit, car nous avons plus de 3000 salariés.

Le gouvernement a donc aidé des phalanges comme le Philharmonic de New York. Nous n’avons rien reçu du gouvernement car nous sommes trop gros. 

Au début de la crise, nous ne savions pas combien de temps cela allait durer, peut-être quelques mois, mais nous n’avions aucune idée que la totalité de la saison s’envolerait, celle-ci et l’autre d’ailleurs. Au tout début, nous nous sommes proposé de continuer à payer l’assurance maladie privée de nos salariés. Puis cet été nous avons demandé aux syndicats s’ils étaient prêts à négocier un accord sur le long terme, en acceptant des baisses de salaire. En échange de cela, nous aurions commencé à payer une partie de leur salaire à la fin de cet été.

Si ces discussions, ces accords, avaient pu avoir lieu, nous aurions pu réfléchir à une façon de les payer depuis août dernier, mais les syndicats n’ont pas voulu s’asseoir à la table, ils ont parlé d’un chantage et ne voulaient absolument d’une baisse. Mais ces baisses sont importantes sur le long terme. Il faut quand même garder à l’esprit que la ville de New York est très chère, mais Paris est également une ville très chère, Londres aussi, et les salaires au sein de notre opéra sont extrêmement élevés par rapport à ceux d’autres orchestres et d’autres chœurs dans d'autres villes aussi chères. Je ne dis pas, il faut bien me comprendre, qu’ils ne méritent pas ces salaires, bien au contraire. 

Nous cherchions une baisse qui est nécessaire, en raison des frais liés au fonctionnement même du MET et aux pertes dues à la crise sanitaire. Même si cette idée a été rejetée, à la fin du mois de décembre, nous avons offert à nouveau une proposition aux syndicats, AGMA qui est le syndicat des choristes et 802 qui est celui des musiciens. Nous leur avons proposé de les payer pendant 8 semaines une partie de leur salaires, qui représenterait 1543 dollars par semaine, et la seule condition attachée à ce paiement était simplement de s’asseoir à la table des négociations, sans aucune autre condition. 

Les musiciens du chœur ont accepté, et nous avons commencé les négociations, nous les avons payé. Les musiciens ont eu plus de mal, et maintenant ils sont en train de voter, et demain nous saurons s’ils sont d’accord de négocier, et ils recevront à ce moment-là une partie de leur salaire, pour entamer des négociations. Mais cela fait des mois que nous tentons d’obtenir un résultat. Je sais que beaucoup a été dit et commenté sur les réseaux sociaux en disant que personne n’a été payé, mais j’espère que maintenant nous allons pouvoir les payer.

Je trouve que c’est très important que les artistes se soutiennent mutuellement, mais cela repose sur des informations fausses, qui sont erronées, notamment sur les efforts que nous avons entrepris pour verser des salaires. On fait tout notre possible. Le philharmonique de Vienne ou Munich reçoit des informations qui ne sont pas tout à fait exactes. Si eux n’étaient pas payés, bien évidemment que j’irais les défendre et je comprends qu’ils aillent soutenir d’autres musiciens et choristes, mais je suis persuadé qu’il faut connaitre le contexte. Et en espèce, nous ne sommes pas financés par le gouvernement d’Autriche, nous ne sommes pas aidés le gouvernement allemand, ce sont des phalanges dans des pays où le gouvernement offre un soutien financier. 

Malgré la crise, avec un public respectant les distanciations sociales, ils ont pu jouer devant un public d’une centaine de personnes. Nous ne sommes pas autorisé à jouer, pour des raisons sanitaires, et économiques. Alors je suis tout à fait d’accord, il faut que l’on se soutienne les uns les autres, et soutenir ses collègues, mais on n’a pas raconté la vérité. Il faut comprendre le contexte, et il faut tenter de voir quel est notre objectif. Mon objectif n’est pas de faire souffrir les artistes mais de sauver une institution, de sauver de ce qu’il reste du Metropolitan Opera pour les salariés et pour aller de l’avant d’une manière juste et équitable.

Qu’entendez-vous par cela ? Ce que les musiciens et le personnel du MET nous racontent, c’est qu’à l’inverse des autres orchestres symphoniques, vous demandez une baisse de salaire même une fois que la pandémie sera terminée.

Je pense que vous avez reçu une information qui n’est pas totalement exacte. L'Orchestre philharmonique de New York a passé un accord où les coupes sont très importantes, bien plus drastiques que celles que nous envisageons, et a donné son accord, a consenti à cette coupe. Comme je l'ai dit, au MET nous ne sommes pas simplement un orchestre comme les autres orchestres américains. Nous sommes une organisation avec des milliers de salariés, avec 15 syndicats. Il n'y a pas simplement que des musiciens et nous ne pouvons pas passer les mêmes accords qu'avec l'Orchestre de New York. 

Si vous regardez l'existence même du MET, c'est un miracle que nous existions. Une maison d'opéra de la taille du Met aux Etats-Unis, sans aide gouvernementale, est un rêve, un rêve que nous tentons de rendre réel. 

Si on compare avec les autres grands opéras aux États-Unis, que ce soit Carnegie Hall, San Francisco, Los Angeles, Houston et si on additionne l'ensemble de leurs budgets, on arrive au même niveau. Et tous ces opéras ne versent pas un salaire sur 52 semaines, mais sur 20 à 25 semaines par an. 

Le MET offre un salaire annuel et la seule chose que nous demandons, c'est une simple baisse de 20% de leur salaire actuel. Nous avons même dit aux syndicats que, lorsque la vente des billets commencera et reviendra au niveau d'avant la pandémie, la moitié de cette somme sera réintégrée au salaire. C'est à dire qu'au final, la perte ne sera que de 10%, pour des gens qui, pour certains, sont payés plus de 100 000 dollars, 2 à 3 fois plus que les musiciens des chœurs et les musiciens d'autres opéra comme à Paris, Londres, Berlin, Munich, des villes toutes aussi chères. 

Il faut que nous travaillions tous ensemble. Vous êtes à New York en ce moment, non ? Vous avez remonté Madison Avenue, vous avez vu tout ces magasins fermés ? La ville est à genoux. Les gens ont quitté la ville. Ils reviendront, j'espère. J'y crois, je crois en cette ville. Mais il faut travailler ensemble. Et il faut que les salariés comprennent que nous sommes tous dans le même bateau, et qu'au final, quand les billets seront de nouveau à la vente, il n'y aura qu'une réduction de 10%. C'est un petit prix à payer pour pouvoir sauver cet opéra. 

Est-ce que vous comprenez leur angoisse et leur mécontentement lorsque vous organisez des concerts, par exemple le concert du Nouvel An, en dehors du Métropolitan Opera sans les musiciens du MET ? 

C'est trompeur. Il s'agit de 12 récitals que nous avons initiés l'été dernier qui font partie de nos efforts pour maintenir les aides extérieures. Comme je l'ai dit, nous n'avons pas d'aide gouvernementale, nous n’avons que des donateurs extérieurs, des mécènes. Donc, il fallait offrir des spectacles qui ne sont pas des concerts, mais quelque chose de très réduit, des concerts avec nos chanteurs les plus célèbres et tous se trouvent en Europe, sauf un à Washington. Et de tous ces concerts, seulement quatre avaient des musiciens extérieurs. 

Il y en avait un avec Bryn Terfel, au Pays de Galles, un concert de Noël avec des musiciens qui jouaient des instruments locaux populaires, de vieux instruments. Il y avait d'ailleurs un joueur de cornemuse et ils n'ont pas travaillé avec des musiciens du MET. Il y avait un autre concert avec Joyce DiDonato, avec l'orchestre baroque avec lequel elle joue tout le temps, Il Pomo d'Oro, et bien évidemment, nous n'avons pas de musiciens baroques au sein du MET. Deux autres concerts, un avec Roberto Alagna et quatre joueurs d'instruments à cordes de Vienne et un autre concert du Nouvel An avec ces mêmes musiciens. Si vous regardez tout cela, mis bout à bout, on a effectivement l'impression qu'on a engagé un orchestre étranger.

Avec la campagne de vaccination qui fonctionne plutôt bien aux Etats-Unis, est-ce que vous êtes confiants quant à la réouverture du MET en septembre prochain ?

C'est ce qui est fou avec l'épidémie de Covid, le temps semble s'arrêter et après passer à toute vitesse. J'ai bon espoir que nous ouvrirons en septembre. Ces dernières semaines, avec les campagnes de vaccination qui s’accélèrent, nous avons atteint 3 millions de vaccinés par jour. Il est possible qu'il y ait une immunité de groupe grâce à cette vaccination et aux anticorps de ceux qui se remettent du Covid. Nous pourrions donc commencer à préparer la nouvelle saison et ouvrir en septembre. 

Bien évidemment la principale difficulté pour un grand opéra comme le MET, à l'inverse d’un orchestre symphonique qui peut commencer à jouer, est de répéter, pour nous cela implique plusieurs mois de travail. La scène est restée inutilisée pendant plusieurs mois, un an presque, et il faut ramener les costumes. Il y a beaucoup de travail, beaucoup de réparations. Elles sont nombreuses, mais je garde espoir. Je suis même optimiste et j'espère que le retour du MET sera pour la prochaine saison. Bien évidemment, il faudra trouver une solution avec les syndicats. 

Les producteurs de Broadway affirment que la distanciation sociale est impossible dans un théâtre de Broadway, et qu'il faut 85% de remplissage. Est-ce que ce sera pareil pour le Metropolitan Opera ?

La différence entre le MET et Broadway, c'est que nous ne remplissons jamais les caisses. Nous ne gagnons pas d'argent même avec un taux de remplissage à 100%. Tout dépend donc de ce que nous sommes prêts à perdre. Alors dans notre cas, du point de vue de la santé mais également du point de vue du public, il nous faut absolument un spectacle sans distanciation sociale. Les artistes sont très proches les uns des autres lorsqu'ils répètent au sein du MET. 

Pour vous donner une idée, le MET est un opéra avec un répertoire, il y a quatre opéras qui sont présentés dans un système de rotation en même temps. Puis il y en a deux qui sont en pleine répétition, voire un. Nous avons des centaines d'artistes qui sont sur scène, serrés collés dans des espaces réduits et on ne peut vraiment pas interpréter ces opéras en intégrant la distance sociale. Sans parler du problème du public. 

Le MET ne peut réouvrir que lorsqu'on aura une unité de groupe et qu'il n'y aura pas de distanciation sociale.