"La musique est une résistance" : Mehdi Rajabian, l'artiste que le gouvernement iranien veut faire taire

Le régime iranien menace d'incarcérer le musicien de 31 ans, qui vient de sortir un nouvel album, "Coup of Gods". Son tort : travailler avec des musiciennes, ce qui "encouragerait la prostitution". Mais Mehdi Rajabian refuse de céder aux menaces.

"La musique est une résistance" : Mehdi Rajabian, l'artiste que le gouvernement iranien veut faire taire
L'artiste a déjà passé deux ans en prison pour sa musique, de 2015 à 2017, © Mehdi Rajabian

Il peut, dit-il, être incarcéré à tout moment. Mehdi Rajabian, artiste iranien de 31 ans, vient de sortir un nouvel album, provoquant l'ire du régime iranien. Son tort ? Avoir fait appel à des musiciennes, acte qui "encouragerait la prostitution". Mais le jeune homme, déjà emprisonné deux ans par le passé et survivant d'une grève de la faim, ne compte pas se taire. "Rester silencieux face à l'oppresseur, c'est être complice", juge-t-il. Où quand la musique s'apparente à un acte de résistance.

Un album en secret, "dans un vieux sous-sol"

Mehdi Rajabian a mis dix mois à élaborer son nouvel album, Coup of Gods, dont la production ressemble à un parcours du combattant. "J'ai passé tout mon temps à me coordonner avec des musiciens", explique-t-il : "Je travaille à distance. Grâce à Internet, j'ai pu entrer en contact avec des musiciens non-iraniens, car les artistes iraniens ne collaborent pas avec moi à cause de l'interdiction". Mehdi Rajabian a ainsi pu compter sur l'aide d'un orchestre au Brésil, de deux chanteuses américaines (Lizzy O'Very et Aubrey Johnson), de musiciens turcs, russes, indiens, argentins et des musiciens d'autres pays du Moyen-Orient. "Ils ont enregistré leur musique, puis me l'ont envoyée, afin que je la mixe en Iran. J'ai terminé l'album en secret, dans un vieux sous-sol."

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"L'orchestre brésilien a enregistré en studio, depuis le Brésil. J'ai écrit, envoyé les partitions, j'ai parlé au chef d'orchestre pendant des heures pour arriver au résultat escompté. Une fois toutes les lignes instrumentales et les motifs vocaux en ma possession, j'ai passé de nombreux jours à travailler le son, car je cherchais une texture musicale bien particulière"

L'album de Mehdi Rajabian a été édité par un nom prestigieux : le producteur américain Harvey Mason Jr, nommé en 2019 président par intérim de l'Académie des Grammy Awards, qui a notamment enregistré et écrit avec Aretha Franklin ou Michael Jackson. "Il a masterisé l'album, et a permis qu'il sorte aux États-Unis". Résultat : des compositions vaporeuses et lancinantes, aux motifs mélancoliques, où les voix des chanteuses, puissantes, prennent la forme de supplications.

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Prison et grève de la faim

Ce n'est pas la première fois que la musique de Mehdi Rajabian ulcère le régime iranien. En 2013, les Gardiens de la révolution islamique font une descente dans son bureau, ferment son studio d'enregistrement et confisquent ses disques durs. L'artiste dirigeait alors une maison de disque qui défendait le droit des musiciennes à jouer, et travaillait sur un album qui traitait de "l'absurdité", dit-il, de la guerre entre l'Iran et l'Irak. Rajabian est ainsi placé à l'isolement pendant trois mois.

En 2015, il est condamné à six ans de prison, pour "production illégale de musique" et "soutien à des artistes interdits", à la suite d'un procès "de trois minutes", raconte-il. L'artiste passe alors deux ans dans les geôles iraniennes, et entame une grève de la faim pour protester contre son traitement et l'injustice de sa sentence. "Ma grève a duré quarante jours. J'ai perdu 15 kilos et 40% de mes capacités visuelles, à cause de la faim." 

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Mehdi Rajabian est relâché, puis arrêté de nouveau l'an dernier, alors qu'il produisait son dernier album, sous prétexte qu'il "encourageait la prostitution" en travaillant avec des musiciennes, selon un juge. Depuis, le musicien a en permanence une épée de Damoclès au-dessus de la tête : "La dernière fois, ma sentence a été suspendue. Mais elle peut être exécutée à n'importe quel moment."

"J'ai terminé l'album en secret, dans un vieux sous-sol", indique Mehdi Rajabian
"J'ai terminé l'album en secret, dans un vieux sous-sol", indique Mehdi Rajabian, © Mehdi Rajabian

"L'important, c'est notre capacité de résilience"

Mais l'artiste ne se préoccupe que peu des conséquences : "Je produis l'album que j'ai envie de faire. En dépit de toute la pression que j'ai subie, l'album est sorti. Ils peuvent mener la politique qu'ils veulent, l'important, c'est notre capacité de résilience. Jamais dans ma vie je n'ai demandé au gouvernement iranien la permission de produire de la musique, car l'art indépendant ne peut être soumis au joug des politiques."

Quand vous êtes libre mais que votre liberté s'apparente à une prison, retourner en prison n'a pas d'importance. Rester silencieux face à l'oppresseur, c'est être complice. Je ne peux être silencieux, la musique est une résistance"

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"Je n'ai pas peur de retourner en prison, car je suis de toute façon déjà en prison dans mon pays, une grande prison. À cause de l'interdiction, je passe toute ma vie dans ma chambre. Après mon incarcération, mon bureau a été fermé, ainsi que mon studio. Ici, les musiciens et les journalistes ont peur de me parler, à cause des menaces, de la prison. Et le gouvernement m'interdit de quitter l'Iran", raconte-t-il.

Mehdi Rajabian n'oublie pas le pays voisin, l'Afghanistan, où les talibans, depuis leur retour au pouvoir, réduisent peu à peu les musiciens au silence. "En Iran, cela fait quarante ans que nous échouons à restaurer la liberté des musiciens. Nous comprenons la peine des Afghans, car nous la connaissons."