Masahide Kajimoto, un visionnaire au service de la musique classique

Kajimoto, la plus importante et la pus vieille agence d'organisation de concerts du Japon, fait souffler un vent nouveau pour la musique classique. L'institution tokyoïte produit la Folle Journée au Japon, plus grand festival de l'archipel. A la tête de l'agence, Masahide Kajimoto, un visionnaire au parcours détonnant. Portrait.

Masahide Kajimoto, un visionnaire au service de la musique classique
Masahide Kajimoto et l'une de ses collaboratrices au siège tokyoïte de Kajimoto, l'une des plus importantes entreprises d'agents d'artistes et d'organisation de concerts classiques au Japon. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

C'est dans le siège historique de l'agence qui porte son nom, située à Tokyo dans le très chic quartier de Ginza, que Masahide Kajimoto reçoit. Masa, comme tout le monde l'appelle, a le regard lumineux et souriant. La paire de lunettes rondes façon Le Corbusier qu'il porte met encore plus en valeur ses yeux qu'on devine toujours prêts à aller voir plus loin. C'est lui qui a eu l'idée d'importer La Folle Journée au Japon, festival dont il est le producteur et qui est tout simplement le gros festival japonais, tous styles de musique confondus. Et l'un des événements préférés des japonais durant la Golden Week (une semaine fériée au début du mois de mai) juste derrière Disneyland Tokyo et Fujiku Highlands, un autre parc d'attraction très populaire.

La Folle Journée au Japon s'organise chaque année dans 4 villes : Tokyo, Nigata, Biwako et Kanazawa. La meilleure édition fut celle de 2008 organisée sur le thème de Schubert et Vienne avec plus d'un million de spectateurs rien que pour Tokyo. Ce sont plus de 2 000 artistes qui s'y produisent chaque année. Et près de la moitié des concerts sont gratuits.

L'un des nombreux concerts gratuits lors de la Folle Journée au Japon. (© KUNIHIKO MIURA / YOMIURI)
L'un des nombreux concerts gratuits lors de la Folle Journée au Japon. (© KUNIHIKO MIURA / YOMIURI)

Le catalogue des artistes gérés par l'agence est impressionnant : Martha Argerich, Maurizio Pollini, Lang Lang, Kent Nagano, l'Orchestre royal du Concertgebouw d'Amsterdam, le London Symphony Orchestra... Kajimoto s'appuie sur une cinquantaine de collaborateurs pour organiser près de 1 500 concerts par an avec un budget de près de 75 millions d'euros. Masa a depuis ouvert deux bureaux en dehors du Japon, l'un à Pékin pour se saisir du gigantesque potentiel du marché chinois, maintenant que le pays s'ouvre de plus en plus à la musique classique, et l'autre à Paris, dont il a fait son point d'ancrage européen.

Masa Kajimoto a débuté sa carrière sous la direction de son père et s'occupait des groupes rock et pop comme Stevie Wonder, The Eagles ou Simon and Garfunkel. Il nous reçoit alors qu'il produit la tournée japonaise de l'Orchestre national de Lyon à la fin du mois de juin 2016.

France Musique : Kajimoto est la plus importante et plus vieille agence de concerts du Japon. C'est votre père qui l'a fondée en 1951 dans un pays qui avait encore du mal à se remettre de la Seconde Guerre mondiale...

Masahide Kajimoto : Le Japon était dans un état chaotique. Les gens avaient à peine de quoi se nourrir, certains n'avaient pas de toit, le travail manquait.

Mon père a tout de suite été convaincu que la musique pouvait faire des miracles pour ramener de la vie et offrir de la beauté aux gens.

Il a tout simplement commencé par convaincre les maires de villes de province d'organiser des concerts. Ils leur disaient que cela donnerait du courage et apporterait de la paix à tout le monde. Et ça a rapidement marché. A tel point que de nombreuses salles de concert ont ouvert un partout au Japon à partir des années 1960. Mon père était là au bon endroit, au bon moment.

Cela paraît vraiment ahurissant, étant donnée la passion des japonais pour la musique classique, de se rendre compte que ces salles sont toutes très récentes.

Oui, et à l'époque pas grand monde n'avait l'influence et les moyens nécessaires pour se lancer dans de tels projets. La première grande salle du pays a été inaugurée en 1958, le Osaka Festival hall. C'est la fille du directeur du journal Asashi Shinbun qui, revenant d'Europe, s'est émue de savoir que sa ville n'avait pas de salle de concert digne de ce nom. Elle l'a fait savoir à son père et le journal en a fait sa une. En 1958, la salle s'ouvrait et peu de temps après, la ville organisait la première édition de son festival international. Igor Stravinsky, Herbert von Karajan, Leonard Bernstein, Pierre Boulez, Samson François sont tous venus se produire pour la première fois au Japon, à Osaka. Personne n'allait à Tokyo à cette époque. En 1967, même le festival de Bayreuth s'est délocalisé à Osaka ! Et c'est là que tout a commencé pour l'installation durable du Japon sur la carte du monde de la musique classique. Et mon père a travaillé pour ce festival pendant plusieurs années.

Et cela a-t-il fonctionné auprès du public ?

Oui, énormément. A partir des années 60, l'économie japonaise a connu une formidable progression. La condition des gens s'améliorait et leur soif de culture, de découverte a considérablement augmenté en conséquence. Mon père m'a toujours dit que c'était une époque géniale. Peu importe ce qu'on présentait aux gens, ils venaient en nombre. A partir de là, Tokyo a rattrapé son retard et des salles de concert et des festivals ont ouvert un peu partout. Et c'est grâce à cette époque que nous avons désormais à Tokyo et sa banlieue 10 grandes salles de plus de 2 000 places à l'acoustique phénoménale.

Aujourd'hui, en 2016, continuez vous à sentir l'influence de cette époque bénie pour la musique classique ? Comment se porte-t-elle dans le Japon contemporain ?

A cause de ma profession, je suis obligé de vous répondre que je ne suis pas très optimiste. La bonnne santé de la musique classique et de la culture en général dépend de celle de l'économie. L'époque n'est donc pas terrible quand on voit l'état de crise économique au Japon et dans le monde. Ces 10 dernières années n'ont pas été très florissantes mais elles ont également permis l'apparition de nouveaux systèmes. C'est grâce à cette crise que nous avons découvert le travail de René Martin à la Folle Journée de Nantes. Cela s'est passé en 2001, l'année où nous avons ouvert notre bureau à Paris.

Pourquoi avoir fait le choix de Paris, plutôt que Berlin ou Londres, des capitales européennes plus facilement associées à la musique classique ?

Pourquoi Paris ? Parce que j'ai rencontré Pierre Boulez ! Je l'ai rencontré en 1995 et il m'a dit que si l'on ne faisait que répéter les mêmes choses, programmer les mêmes orchestres avec le même répertoire, alors on ne créait rien du tout. C'est le meilleur moyen de laisser mourir à petit feu ce que nous avons. Boulez m'a dit quelque chose que je n'oublierai jamais : La musique est la création, et les jeunes imprésarios comme moi devaient savoir cela sinon nous allions disparaître. Evidemment, je n'ai pas tout de suite compris ce qu'il voulait dire. Peu de temps après, j'organisais un festival Pierre Boulez ici au Japon. De nombreux artistes prestigieux sont venus et cela a un succès inouï. C'est là que j'ai compris qu'avec les bonnes personnes, on pouvait vraiment attirer les gens à venir écouter des concerts audacieux.

Les spectateurs ont découvert la musique de Boulez, et nous, les producteurs, nous avons découvert que les gens aimaient la nouveauté et la création, et qu'il existait d'autres façons de faire pour organiser des concerts.

C'est pourquoi, j'ai décidé qu'il fallait que notre agence s'ouvre le plus possible au monde. Et notre choix s'est porté sur Paris parce que la ville n'a pas l'image figée que peut avoir Berlin, Londres ou Salzbourg. Nous ne voulions pas aller vers la grande tradition mais vers la nouveauté et la création. A l'époque, j'étais bluffé par ce qui se passait au Théâtre du Châtelet, par exemple. Je n'ai pas hésité une seule seconde sur le choix de Paris et je sais depuis que j'ai eu raison.

Masa Kajimoto, Nelson Freire et René Martin lors de la Folle Journée au Japon. (© Ouest France)
Masa Kajimoto, Nelson Freire et René Martin lors de la Folle Journée au Japon. (© Ouest France)

Vous avez importé le concept de la Folle Journée au Japon, pourquoi vous êtes-vous dit que cela marcherait ici ?

Après avoir connu une époque florissante dans les années 1980 et 90, où nous signions près de 3 000 contrats par an, la situation est devenue alarmante dans les années 2000. Nous avons donc ouvert notre bureau à Paris, et Sylvie Bouchard - qui était la seule employée de ce bureau à l'époque - m'a convaincu d'aller rencontrer René Martin. Elle ne le connaissait pas non plus mais avait lu plusieurs articles le concernant. Nous sommes allés le rencontrer à Nantes en 2001 pendant la Folle Journée, et aussi à la Roque d'Anthéron, l'un de ses autres festivals. Nous y étions parce Martha Argerich et Nelson Freire y jouaient et nous étions leurs agents.

L'attitude de René Martin face à la musique classique m'a tout de suite séduite. Nous avons parlé de nos rêves, de la musique, il était tellement différents des gros managers américains ou britanniques avec lesquels on négocie d'habitude. Très rapidement, il m'a dit : "faisons la Folle Journée au Japon !". Ca a été aussi simple que cela. Je suis rentré, j'ai travaillé sur le projet pendant 4 ans avant de faire la première édition en 2005.

On imagine qu'il vous a fallu convaincre de nombreuses personnes pour que la Folle Journée au Japon devienne une réalité ?

Je suis allé voir tellement de personnes... La NHK (groupe public audiovisuel du Japon, ndlr), différentes villes, etc. Je n'ai reçu que des rejets. "Mais vous êtes fous ! Des concerts de 45 minutes ? Personne ne voudra venir pour des durées aussi courtes !" A cette époque, j'étais membre de l'association des producteurs de concerts japonais que mon père avait fondée. Tous m'ont dit que des prix de billets aussi peu cher n'étaient pas une bonne idée. Les gens avaient l'habitude de débourser une centaine d'euros, ils n'auraient pas pris cela au sérieux.

Je leur répondais que je n'étais pas d'accord, que j'aillais attirer un public plus nombreux et plus jeune. Ils m'ont répondu que j'allais détruire le système ! Au contraire, j'allais construire un nouveau système !

Alors j'ai démissionné de l'association et je n'y suis toujours pas retourné. Après avoir lutté pour convaincre des décideurs, j'ai réussi à fédérer une importante communauté autour du projet. Le thème de la première édition en 2005 était Beethoven et nous étions déjà sold out avant le début du festival ! Les gens étaient vraiment curieux. J'ai vu de longues queues un peu désorganisées. Les concerts débutaient alors que les gens étaient toujours dehors en train d'attendre leur tout pour acheter leurs billets. Nous n'avions pas l'habitude de gérer autant de monde ! C'était un énorme chaos, les gens s'énervaient, criaient pour pouvoir rentrer dans les salles. Lorsque j'ai vu ça, je me suis dit que c'était un succès et que nous avions eu raison.

Est-il vrai de dire que la Folle Journée est le plus gros festival du Japon ?

Absolument, la meilleure année, nous avons accueilli 1, 2 millions de spectateurs. A Tokyo, la plus grande salle que nous utilisons a une jauge de 5 000 places.

C'est un énorme succès parce que, grâce à la façon de programmer de René Martin, les spectateurs comprennent ce qu'ils écoutent à la Folle Journée.

D'un côté, vous avez les gens bien habillés qui vont écouter Bartok pendant 2 heures au Suntory Hall mais ne savent pas très bien à quoi ils ont assisté, de l'autre vous avez les spectateurs de la Folle Journée qui écoutent la même musique mais comprennent qu'il s'agit de musique folkorique, comprennent quel a été le processus de composition de Bartok. C'est ce qui fait que la Folle Journée fonctionne. Le public comprend ce qu'il écoute et l'apprécie davantage. Depuis les premières éditions à Tokyo, nous nous sommes étendus à trois autres villes du Japon.

Le bureau tokyoïte de l'agence Kajimoto où une cinquantaine de personnes travaillent. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
Le bureau tokyoïte de l'agence Kajimoto où une cinquantaine de personnes travaillent. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

Avez-vous senti un impact chez le public, notamment chez les jeunes ?

Les jeunes évitent de se rendre dans des salles comme le Suntory Hall. Ils ne se sentent pas les bienvenus. Ces lieux sont faits pour des adultes qui connaissent déjà la musique classique. C'est assez élitiste. Grâce à la Folle Journée, ils se sentent plus à l'aise. Surtout que nous laissons entrer les parents avec de jeunes enfants. Bien sûr, ils peuvent parfois être bruyants mais tout le monde fait du bruit, donc cela ne change pas grand chose. La Folle Journée au Japon a réellement un rôle éducatif pour toutes les couches de la société.

La philosophie de René Martin est la même que celle de Dostoïevski : "l'Art sauvera le monde".

Le monde devient de plus en plus dur à vivre avec tous ces problèmes de terrorisme, ces problèmes politiques, économiques, etc. Cette instabilité nous empêche d'entrevoir un meilleur futur. La musique est donc plus que jamais nécessaire pour aider les gens à retrouver cet optimiste, et surtout les jeunes. Et notre plus grand problème, à René Martin et à moi, ce sont les décideurs politiques. Lorsqu'il y a de l'instabilité, ils deviennent plus conservateurs. De nombreuses entreprises ont arrêté de nous sponsoriser et cela nous force à diminuer l'envergure de nos projets. C'est très frustrant. Et cela touche la culture en général. Au Japon, elle décline sérieusement depuis plusieurs années.

Quelles sont vos idées pour lutter contre cela ?

J'essaie de convaincre les gens du milieu d'arrêter d'être aussi conservateurs.

En ce moment, les producteurs de concert préfèrent dépenser 80% de leur budget annuel pour un concert du Philharmonique de Berlin afin d'être certain de vendre des places et faire du profit.

Par conséquent, les autres jours de l'année, il ne se passe plus rien d'intéressant. Et c'est encore pire pour les villes de province qui n'ont pas de budgets aussi importants. La solution selon moi est d'arrêter de vouloir à tout prix programmer des orchestres prestigieux ou des stars virtuoses. Les organisateurs de concert, comme moi, sommes responsables de cette situation. Nous devons rattraper le tir en diversifiant notre programmation et en laissant plus de places aux jeunes talents, pas seulement à ceux qui ont remporté le Concours Chopin ou Tchaïkovski.

Nous devons aussi trouver un moyen de tenir le choc face à cet incroyable compétiteur qu'est internet.

Au Japon, peut être plus qu'ailleurs, les jeunes prennent de moins en moins le temps de se confronter au réel. Même ceux qui aiment la musique classique l'écoutent sur Youtube. Il faut leur réapprendre le goût du vrai, du vivant, leur faire comprendre qu'ils en font partie.

Mon père est mort il y a peu de temps, Pierre Boulez est mort, c'est à mon tour de prendre la relève, de continuer à développer leur idéaux et de réussir à passer le flambeau. C'est une mission qui me rend très heureux.

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