Mariage de haut-vol entre Richard Dubugnon et l'Orchestre de la Suisse Romande

Lors d’une soirée à la programmation inédite, l’Orchestre de la Suisse Romande a célébré la musique suisse sous la direction de Bertrand de Billy. Notamment avec la création mondiale de Helvetia II – Via Lemanica, une pièce symphonique du compositeur helvète Richard Dubugnon.

Mariage de haut-vol entre Richard Dubugnon et l'Orchestre de la Suisse Romande
Richard Dubugnon (à gauche), Bertrand de Billy et les musiciens de l'Orchestre de la Suisse Romande saluent le public du Victoria Hall de Genève, © Radio France / Victor Tribot Laspière

Mettre à l’honneur la musique suisse à Genève pourrait tomber sous le sens. Pourtant, le répertoire de nos voisins helvètes n’est pas régulièrement donné dans les salles de concert du pays. A Genève, l’Orchestre de la Suisse Romande (OSR) est plus régulièrement tourné vers le répertoire français ou germanique. 

Cette soirée du mercredi 11 décembre avait donc de quoi susciter l’intérêt. Au menu, le Concerto pour 7 instruments à vent du compositeur genevois Frank Martin, la Symphonie alpestre composée par Richard Strauss et inspiré de ses nombreux séjours en Suisse, et enfin une création mondiale. Celle de Richard Dubugnon, originaire de la Romandie, la partie francophone de la Suisse. 

En 2013, à la demande du Verbier Festival, il s’est lancé dans une saga symphonique : Helvetia, construite à partir de ses souvenirs d’enfance. Après un premier épisode, nommé Vol Alpin, inspiré du souvenir d’un survol des Alpes dans un vieil avion avec son père, Richard Dubugnon a présenté Via Lemanica. Un titre en latin qui parle d’une route imaginaire faisant le tour du lac Léman. 

« Je me suis plongé dans l’histoire de la Suisse et j’ai découvert l’existence d’un raz-de-marée ayant eu lieu au VIe siècle. Un pan entier de la montagne s’est détaché et est tombé dans le lac Léman, provoquant une gigantesque vague de 9 mètres de haut. Tous les villages lacustres ont été détruits, et d’importants dégâts ont eu lieu à Genève. Ça a été mon point de départ pour créer cette œuvre » explique Richard Dubugnon. 

Programmée dans la même soirée que la Symphonie alpestre, Richard Dubugnon en a profité pour non seulement s’offrir le luxe d’écrire sa pièce avec le même effectif instrumental requis par l’œuvre de Strauss, mais aussi pour en proposer une sorte de pendant négatif. Alors que Strauss décrit une ascension en montagne, Dubugnon lui dépeint le reflet des Alpes à la surface du lac Léman.  

« C’est une symphonie en trois mouvements, le premier est lent et évoque la paix et l’insouciance, le deuxième est vif et décrit cette montagne qui s’effondre dans le lac, et le troisième est lent et évoque la désolation après la catastrophe » analyse Richard Dubugnon. L’œuvre est ponctuée d’une mélodie de Emile Jaques-Dalcroze, C’est si simple d’aimer, devenu quasiment un hymne du pays romand. 

« Je distille cette mélodie dans l’orchestre, notamment aux tubas, cela sonne comme un glas et annonce en même temps la construction de ce qui deviendra le pays Romand » précise le compositeur. Une symphonie « très autobiographique » ajoute Richard Dubugnon, laissant penser que sa vie a pu connaître les mêmes phases d’insouciance et de trouble. 

Une œuvre créée sur mesure par l'OSR 

L’Orchestre de la Suisse Romande, commanditaire de l’œuvre, a fait appel à Bertrand de Billy pour la diriger lors de sa création. « Dès que j’ai reçu la partition, nous sommes rencontrés et vus régulièrement. Il m’a expliqué l’histoire magnifique qu’il y avait derrière cette œuvre. La façon dont il l’a orchestrée est éblouissante et c’est un vrai challenge d’avoir réussi à le faire avec l’effectif de la Symphonie alpestre » raconte le chef, enthousiaste. 

Bertrand de Billy était l’homme de la situation : un français qui a longtemps vécu en Autriche et qui est en train d’obtenir la nationalité suisse. A lui tout seul, il résume bien l’âme de la Romandie et également celle de l’Orchestre de la Suisse Romande. 24 nationalités différentes dans les rangs de l’orchestre, et une majorité de français. Parmi eux, Nora Cismondi, hautbois solo de l’OSR.

Voilà deux ans maintenant qu’elle a quitté Paris et l’Orchestre national de France pour Genève. « Historiquement, l’OSR est un orchestre d’accueil. Beaucoup de compositeurs et de musiciens réfugiés en ont bénéficié. Et je trouve qu’on retrouve encore cet esprit aujourd’hui, notamment grâce aux nombreuses nationalités. C’est ce qui fait tout l’attrait et la singularité de cet orchestre » explique Nora Cismondi. 

Pour elle, ce qui caractérise le mieux l’OSR, c’est la « souplesse ». Une qualité que la hautboïste explique en comparant avec les orchestres germaniques. « J’ai l’impression que contrairement à la plupart de ces orchestres, à l’OSR nous allons être moins dans la dureté, dans la force du son. Il y a une vraie écoute entre les musiciens. C’est ce que j’ai trouvé tout de suite agréable lorsque je suis arrivée, c’est qu’aucun musicien ne joue plus fort que l’autre » conclut-elle. 

Une qualité mise en avant par Jonathan Nott, actuel directeur de l’Orchestre, qui encourage les musiciens à jouer comme s’ils faisaient de la musique de chambre. « Il nous le demande souvent, de jouer par pupitre avec les autres, comme s’il n’y avait pas de chef, explique Loïc Schneider, flûte solo de l’OSR depuis 10 ans, et lui aussi français. Bertrand de Billy nous a dit la même chose lors des répétitions, chacun doit être investi, à l’écoute, ne pas se reposer uniquement sur la gestique du chef. Et cela permet justement au chef d’insuffler des idées, de les proposer et à nous d’en disposer ». 

Une personnalité orchestrale, associée celle de l’œuvre de Richard Dubugnon, qui a visiblement plu au public du Victoria Hall de Genève ce mercredi 11 décembre. Le compositeur a été rappelé trois fois sur scènes par les applaudissements, chose plutôt rare pour des œuvres contemporaines.