Mai 68 au Conservatoire de Paris, un mois et demi d'utopie musicale

Les événements de Mai 68 occupent une place importante dans la société et dans la culture française. Mais que s'est-il passé du côté du Conservatoire de Paris, temple de la tradition classique ? Retour sur le fil des événements.

Mai 68 au Conservatoire de Paris, un mois et demi d'utopie musicale
Un étudiant joue du piano dans la cour de la Sorbonne occupée en Mai 68, © Getty / Keystone-France\Gamma-Rapho

Le 3 mai 1968, de nombreux étudiants se rassemblent au sein de l'université de la Sorbonne, à Paris. Le meeting inquiète les autorités qui décident de l'évacuation de l’établissement et de sa fermeture. La décision, véritable étincelle qui alluma le feu de la contestation étudiante, lancera pour de bon le mouvement de révolte dont nous commémorons les 50 ans cette année. 

Si la rive gauche et le quartier latin s’enflamment avec les premiers affrontements entre étudiants et forces de l’ordre, le Conservatoire national supérieur de musique de Paris (CNSMDP), installé à l’époque rive droite (rue de Madrid, dans le VIIIe arrondissement) et donc loin du foyer de contestation, est bien calme. La plupart des élèves instrumentistes, mineurs, sont rentrés chez leurs parents afin de préparer leurs examens de fin d'année. 

Raymond Gallois-Montbrun, directeur de l'établissement s'inquiète peu à peu de la montée en puissance de la contestation. Dans les jours qui suivent la fameuse « nuit des barricades » du 10 mai et ses violents affrontements, il décide de convoquer en pleine nuit plusieurs étudiants afin de défendre le bâtiment, menacé selon lui d’occupation par les « gardes rouges » de la Sorbonne.  

Mais comme l’écrit Jean-Noël Crocq, clarinettiste basse solo de l’Orchestre de Paris et ancien étudiant du CNSMDP dans le Journal du Conservatoire datant de 1998 : « Cette nuit nous a, en fait, permis de prendre la parole pour nous dire solidaires des étudiants matraqués, que l’on approuvait dans les démarches de changement de la société ». Les élèves du conservatoire commencent à discuter entre eux pour savoir comment rejoindre le mouvement. 

« Plus de Gounod, du Xenakis ! »

Certains décident de défiler le 13 mai lors de la grande manifestation unitaire. Ils tiennent une banderole sur laquelle on peut lire l'un des plus fameux slogans émanant du conservatoire : « Plus de Gounod, du Xenakis ! ». Si les discussions entre élèves portent aussi bien sur des sujets comme la vétusté des locaux du CNSM ou sur l’amélioration de la cantine, le début d’une réflexion s'opère sur la réforme de l’éducation musicale, voire sur une volonté de mener une révolution esthétique et de faire table rase de la musique du passé. 

C’est ce que note Pierre-Albert Castanet, compositeur, musicologue et professeur associé d’analyse musicale au CNSMDP. Auteur de quelques articles sur Mai 68 et la musique, l’universitaire souligne la « double vocation de la révolte des étudiants. A la fois esthétique et administrative. Il y a une vraie volonté d’opérer une rupture avec ce qui prédomine jusqu’en 1968 ». 

Que ce soit du côté de la musique savante ou de la musique populaire, Mai 68 marque un vrai tournant : « Les jeunes dansent sur Psyché rock de Pierre Henry et Michel Colombier, le parfait mélange de musique rock et de musique concrète, à la pointe de la création », rappelle Pierre-Albert Castanet. 

Le conservatoire se met en grève

Le 19 mai, les étudiants du conservatoire se réunissent en assemblée générale et votent une grève de 15 jours reconductible.  L’occupation du lieu s’organise de plus en plus. Renaud Gagneux, étudiant en composition et décédé en janvier 2018, y monte une section de l’Union nationale des étudiants de France (Unef). Raymond Gallois-Montbrun, le directeur, refuse le dialogue et s’enferme dans son appartement de fonction dont il ne sortira plus pendant un mois. 

Raymond Gallois-Montbrun, directeur du Conservatoire supérieur de musique de Paris au moment des événements de Mai 68
Raymond Gallois-Montbrun, directeur du Conservatoire supérieur de musique de Paris au moment des événements de Mai 68

Une position vivement critiquée par Alain Louvier, étudiant en composition et président de la « Corpo » des élèves du conservatoire, équivalent d’un bureau des étudiants. « Raymond Gallois-Montbrun était quelqu’un de très conservateur, au caractère aristocratique. Quand il a été malmené par des étudiants venant de la rive gauche, il s’est vexé. C’était une grossière erreur. Il aurait dû remonter ses manches et aller discuter », se souvient-il. 

Alain Louvier remporte le Prix de Rome en 1968 (le dernier avant sa réforme, qui aura lieu dès 1969) et devint directeur du CNSMDP en 1986. C'est lui qui prendra en charge l’installation de l’institution dans son nouveau bâtiment à La Villette. Le compositeur n’était pourtant pas à Paris pendant les événements de 68 :  « Je me trouvais en loge au château de Fontainebleau où je participais à l’épreuve finale du Prix de Rome, la composition d’une cantate. Nous étions assez coupés du monde et les seules informations que nous recevions provenaient de l’une des deux chaînes de télévision disponibles ». 

Alain Louvier ne revient à Paris que le 27 mai et découvre, stupéfait, que tout a changé. « Le conservatoire était occupé, il y avait des graffitis partout. Une minorité d’élèves faisait vivre le lieu, notamment en allant acheter de la viande aux Halles pour faire tourner la cantine, qui n’a jamais été aussi bonne qu’à cette époque » se rappelle-t-il avec amusement. Alain Louvier découvre par la même occasion qu’il n’est plus président la « Corpo » puisque celle-ci a été dissoute. Il n’a pas pris part non plus à l’assemblée générale du 19 mai, qui a voté la grève. 

Il n’aura pas assisté, enfin , au saccage du conservatoire par des membres du groupe d’extrême-droite Occident, le 22 mai. Dans le Journal du Conservatoire, Jean-Noël Crocq relate les faits : « Ils ont saccagé le hall d’entrée et blessé, à coups de barre de fer, des étudiants, notamment Alain Savouret (étudiant de la classe d’Olivier Messiaen et jeune chercheur au Groupe de Recherche Musicale et à l’ORTF, ndlr). Notre concierge, les a fait fuir en tirant un coup de pistolet en l’air ! ». 

Professeurs et étudiants au diapason

Alors que les professeurs hésitaient à prendre position face à cette révolte étudiante sans précédent, l'attaque du 22 mai par un groupuscule d'extrême-droite renforce la solidarité avec les étudiants grévistes, et certains prennent place dans les commissions de réflexion sur l’avenir du conservatoire. Mais tous ne sont pas solidaires, c’est notamment le cas d’Olivier Messiaen. « Il n’était pas du tout rassuré par ce qu’il se passait, se souvient Alain Louvier, alors élève dans sa classe de composition. Messiaen était quelqu’un de très gaulliste et a préféré rester en retrait ».  

Plusieurs musiciens comme Paul Tortelier ou Ivry Gitlis se joignent avec enthousiasme aux étudiants. Interrogé à son domicile parisien, le violoniste israëlien, 95 ans, se souvient qu’il se rendait au conservatoire, dont il fût également élève, avec sa MG cabriolet. « J’étais très curieux de savoir ce qui se passait au conservatoire, qui comme son nom l’indique est un des endroits les plus conservateurs qui soit. C’était une cacophonie, on ne comprenait pas très bien ce qui s'y déroulait. J’ai dit aux étudiants : "au lieu de parler, prenez vos instruments et allez jouer !" Nous sommes montés dans une salle de classe et nous avons formé un comité d’action musicale » se remémore-t-il en riant. 

Le violoniste, âge de 45 ans à l’époque, vient presque tous les jours chercher des musiciens au conservatoire pour les emmener jouer à la Sorbonne, dans les universités occupées ou dans les usines bloquées. « Cela n’a duré que trois semaines, mais c’était un des moments les plus merveilleux de ma vie » se souvient Ivry Gitlis. Un engagement qui causera du tort à sa carrière pendant quelques temps, se voyant exclu de certaines salles de concert et critiqué par d’autres musiciens qui ne comprenaient pas qu'il se soit « acoquiné avec la chienlit ». 

Le monde musical professionnel extérieur lui aussi s’organise. Une assemblée est organisée à la Sorbonne avec des compositeurs, des musicologues, des musiciens, etc. Y participent Henri Dutilleux, Gilbert Amy, Jacques Chailley ou Luc Ferrari. Grand absent de Mai 68, Pierre Boulez ne se trouve pas à Paris à cette époque et suit les événements de loin. Cette assemblée des compositeurs aboutit à la grève du silence. Les compositeurs invoquent leur droit moral et interdisent la diffusion et l’exécution de leurs œuvres. En parallèle, ils encouragent les étudiants à poursuivre l'occupation du conservatoire. 

Marcel Landowski, réformateur opportuniste

La révolte des élèves du conservatoire va, en quelques sortes, arranger les affaires de Marcel Landowski. Le compositeur occupe depuis 1966 le poste d'Inspecteur général, chef du service de la musique au ministère des Affaires culturelles et il s'est lancé dans une grande série de réformes tant au niveau pédagogique que pour les musiciens professionnels. La volonté de changement des étudiants tombe à point nommé et l’isolement volontaire du directeur Raymond Gallois-Montbrun lui laisse le champ libre pour discuter et négocier avec les étudiants. 

Ceux qui sont membres ou proches de l’Unef souhaitent une ouverture du conservatoire vers l’extérieur et changer son mode de fonctionnement pour se rapprocher de celui d’une université. L'autre partie des élèves s’y oppose, militant pour une réforme menée par les professeurs et les étudiants eux-mêmes, craignant de perdre l’excellence de l’enseignement prodigué au conservatoire. 

Marcel Landowski en 1960, avant que le compositeur ne devienne Inspecteur général, chef du service de la musique du Ministère des affaires culturelles en 1966
Marcel Landowski en 1960, avant que le compositeur ne devienne Inspecteur général, chef du service de la musique du Ministère des affaires culturelles en 1966, © Getty / Keystone-France/Gamma-Keystone

C’est à ce moment-là qu’Alain Louvier, enfin de retour à Paris, prend les choses en main. En tant qu’ancien président de la « corpo », il occupait de fait le rôle d’un porte-parole des étudiants et bénéficiait d’une image sérieuse auprès de ses camarades. Mais il va lui falloir un peu de temps pour s'y retrouver dans ce « bazar sans nom » selon ses mots. « Je ne reconnaissais plus la ville, ni le conservatoire que j’avais quitté pendant mes cinq semaines à Fontainebleau. J’ai eu une petite semaine pour apprendre à faire la différence entre un CGTiste, un trotskiste, un Mao-spontex ou quelqu’un de l’Unef », se souvient avec amusement Alain Louvier

Il propose d’élire un comité autonome des étudiants du CNSM, à bulletin secret. Election qu'il remporte haut la main, loin devant Renaud Gagneux, « gauchiste et ami » de Louvier, qui se présentait au nom de l’Unef. Au total, 17 élèves sont élus, la plupart apolitiques mais réformateurs. L’objectif du comité est de proposer un projet de refonte du conservatoire et de le présenter directement à Marcel Landowski.  

« Il se trouvait qu’à cette époque, je connaissais très bien Marcel Landowski puisqu’il habitait à 200 mètres de chez mes parents, dont il était un ami » explique Alain Louvier. « J’ai pris contact avec lui, et nous avons pris l’habitude de nous rencontrer, toujours très tard le soir et chez lui, pour que personne ne l’apprenne. Nous échangions nos informations et il était très attentif aux revendications des étudiants. Il était, lui aussi, convaincu qu’il fallait donner un coup de pied dans la fourmilière, dans ce conservatisme musical ». 

Petit à petit, les deux hommes affinent les contours de la réforme en tenant compte des aspirations des étudiants et de ce qui est réalisable politiquement. Pourtant, la grève illimitée est votée au conservatoire le 4 juin. Les deux clans d’étudiants se distinguent et la légitimité du comité autonome, présidé par Alain Louvier, est remise en question. Le 13 juin, les 17 étudiants élus, ainsi que le comité de représentation des professeurs et le directeur du CNSM sont reçus chez Marcel Landowski. « Il savait parfaitement ce que nous allions lui dire puisque je l’avais tenu au courant des principales revendications des étudiants » explique Alain Louvier

Les points de revendication portent sur l’autonomie du conservatoire, qui devra être co-géré par un conseil paritaire professeurs/étudiants, sur l’augmentation du budget du conservatoire, sur la refonte de l’éducation musicale dès l’école primaire et surtout sur l'obtention d'un nouveau conservatoire.  « Le bâtiment de la rue de Madrid était trop exigu, nous n’avions pas de studio de répétition, ce qui était particulièrement problématique pour les élèves venant de province et qui ne pouvaient pas travailler dans leurs logements étudiants » précise Alain Louvier

Vers une sortie de crise

La réponse de Landowski arrive le 20 juin dans une lettre adressée à Alain Louvier, dont il a corrigé lui-même certains passages afin que le texte soit accepté par les étudiants. Louvier rappelle les étudiants de province pour massivement voter en faveur du déblocage, ce qui sera le cas le 26 juin. Le CNSM de Paris sera le seul établissement d’enseignement supérieur à voter la fin de la grève dans la capitale. Les examens sont reportés à octobre et le conservatoire ouvrira en septembre, un mois plus tôt que d’habitude.  

De nombreuses revendications estudiantines sont acceptées par Landowski, exceptée celle d’un nouveau bâtiment qui ne sera inauguré qu’en 1990. Raymond Gallois-Montbrun, lui aussi, est bien obligé d’accepter et restera d’ailleurs directeur du CNSM jusqu’en 1983. C’est donc à lui que revient la gestion de la mise en place des réformes. L’une des premières à être mise en place - dès la rentrée 1968 - est le conseil paritaire composé de 40 membres, présidé par le directeur, dont le rôle est de gérer l’établissement, le contenu des enseignements et, point crucial, le recrutement des professeurs. 

Photo datant de 1976. De gauche à droite, Marcel Landowski, l'homme politique et académicien Maurice Schumann et Alain Louvier
Photo datant de 1976. De gauche à droite, Marcel Landowski, l'homme politique et académicien Maurice Schumann et Alain Louvier, © Alain Louvier

« Si on veut changer un établissement, il faut commencer par changer l’esprit de nomination des professeurs » explique Alain Louvier. « Avant Mai 68, il était d’usage qu’un conseil présidé par le directeur propose trois noms au ministre de la culture. On ne savait pas très bien comment étaient recrutés les professeurs mais cela donnait parfois des résultats curieux. Avec cette réforme, le conseil paritaire proposait un seul nom, et le ministre n’avait qu’à dire oui ou non ». Ce fonctionnement a été laissé en place jusqu’en 1984, date de nomination de Marc Bleuse. 

Alain Louvier regrette l’époque de ce conseil paritaire de 40 personnes. « Cela permettait d’éviter les groupes de pression et donc laissait une large place à la diversité des enseignements ». C’est notamment à cette époque que la musique électroacoustique fait sa véritable entrée au CNSM, facilitée par les liens tissés avec le GRM de Pierre Schaeffer. Outre les réformes structurelles et administratives, Mai 68 aura eu comme conséquence directe de laisser une place importance à la création musicale. Le conservatoire crée un poste d’animateur de la musique contemporaine, chargé d’inviter des compositeurs, d’organiser des concerts, des conférences, etc. 

Pour Alain Louvier, le choc de Mai 68 a évidemment secoué la structure du conservatoire mais ne l’a pas démoli. « Les fondations sont restées mais les idées à l’intérieur ont changé. Ce qui n’a pas forcément été le cas des universités. Tout simplement parce que la plupart de ceux qui voulaient des réformes plaçaient, malgré tout la musique, par-dessus-tout. La politique était importante mais elle n’était qu’un outil pour pouvoir continuer à faire de la musique le mieux possible », conclut le compositeur. 

Que reste-t-il donc, 50 ans après de cet esprit réformateur de Mai 68 ? Finalement pas grand-chose. Si ce n’est que l’espace d’un instant, le milieu de la musique classique, ou savante, n’était plus déconnecté de la société mais bien un de ses acteurs à part entière.