Lukas Geniušas : « les temps compliqués que nous vivons font que les russes ont plus que jamais besoin de musique »

Le pianiste russo-lituanien Lukas Geniušas, étoile montante de la musique classique, est invité par le festival Radio France Montpellier pour donner un concert 100% russe. L'occasion de lui demander quel regard il porte sur son pays, sur l'héritage de l'ère soviétique et sur la vie culturelle.

Lukas Geniušas : « les temps compliqués que nous vivons font que les russes ont plus que jamais besoin de musique »
Lukas Geniusas, © AFP

France Musique : Le festival Radio France Occitanie Montpellier commémore le centenaire de la révolution russe. Qu’est-ce que cela vous évoque en tant que jeune russe de 27 ans ?

Lukas Geniušas : Je me suis beaucoup intéressé à ce qui est arrivé à notre pays grâce à ma famille, aux livres, aux films qui parlent de cette époque. C’est important d’avoir un devoir de mémoire concernant les choses horribles qui se sont passées en 1917 et par la suite. La révolution a eu un tel impact sur la culture russe et sur la musique. Le programme de mon récital est d’ailleurs entièrement construit autour de la révolution. Rachmaninov et Prokofiev, c’était une évidence mais je tenais à jouer un compositeur méconnu, même en Russie, Zaderatsky.

Que pouvez-vous nous dire sur Vsevolod Zaderatsky, un compositeur qui semble avoir eu une vie hors du commun ?

Son destin est incroyablement sombre. Musicien réputé avant 1917, il était le professeur de musique du fils de Nicolas II. Sa proximité avec la famille impériale et avec l’aristocratie lui a évidemment compliqué la vie après la révolution. Il a choisi de ne pas fuir la Russie et il l’a payé au prix fort. Sa musique a été détruite et il n'a jamais été joué ni publié jusqu’à sa mort en 1953. L’œuvre que j’ai inscrite à mon récital a été composée alors qu’il était enfermé dans un goulag en Sibérie. 24 préludes et fugues dans toutes les tonalités. C’est d’ailleurs le seul exemple d’un cycle aussi complet depuis celui de Bach. Ceux de Chostakovitch et de Hindemith ont été composés plus tard. C’est totalement incroyable ! Il a composé cela dans des conditions épouvantables. Zaderatsky écrivait sur des petits bouts de papier que lui donnait un gardien qu’il avait réussi à soudoyer. Et sans instrument à sa disposition, il a écrit cette œuvre colossale d’une durée de 3 heures en collant ensemble ces bouts de papier. J’ai la chance de connaître son fils, un homme de 85 ans qui est un musicologue respecté en Russie. Il a dû masquer son identité pendant une bonne partie de sa vie puisqu’il était considéré comme le fils d’un ennemi du peuple. A la chute de l’URSS, il n’a eu de cesse de vouloir réhabiliter son père. Son cycle de 24 préludes et fugues n’a été publié qu’en 2012. L’œuvre était cachée dans une petite boîte en bois. Je suis totalement fasciné par la vie et l’œuvre de Zaderatsky et je souhaite le faire connaître au plus grand nombre possible.

Vous êtes né dans une famille de musiciens illustres. Vos deux parents sont des pianistes renommés, votre grand-mère Vera Gornostayeva était une professeure très prisée du Conservatoire de Moscou. Que vous ont-ils transmis de la vie musicale pendant l’ère soviétique ?

Ma grand-mère était un mentor pour moi. J’ai eu la chance de bénéficier de son enseignement au conservatoire et c’est surtout elle qui m’a transmis cette culture russe et son héritage. C’est le paradoxe de l’ère soviétique, des choses horribles s’y sont déroulées mais il y a eu une formidable vie culturelle. Ma grand-mère était l’exemple typique de l’intelligentsia russe, très cultivée et brillante. Mes parents également sont issus de cette éducation si spéciale dont bénéficiaient les artistes pendant l’URSS. Bien sûr, ils espéraient et sentaient que le régime s’effondrerait un jour. C’est cet espoir et cette résistance intime qui a fait que tant de belles choses ont été créées par les artistes durant cette période. L’héritage de la vie musicale pendant l’ère soviétique est toujours visible aujourd’hui et c’est ce qui fait pourquoi Moscou demeure l’une des endroits les plus prestigieux du monde pour apprendre et jouer de la musique.

Quel regard portez-vous sur la Russie actuelle ?

Nous vivons des temps durs. Je me pose tellement de questions que je n’arrive pas à adopter une posture et à m'y tenir. La Russie actuelle est insaisissable et je ne sais pas par quel bout l’attraper. Le pays est toujours dans un processus de transformation et je ne sais pas quelle forme il prendra. Il y a beaucoup de problèmes politiques, beaucoup d’injustices, mais je crois que les artistes peuvent exercer librement. En tant que soliste, ces problèmes ne m’affectent pas. C’est différent pour les directeurs d’orchestres ou de salles de concert.

Depuis l’Europe occidentale, nous avons l’impression que la musique classique est beaucoup plus ancrée dans la culture russe, que le grand public y est beaucoup plus sensible. Ressentez-vous la même chose ?

J’ai également l’impression qu’en France ou en Allemagne la musique classique se porte très bien. Les salles sont remplies, les radios fonctionnent, les disques se vendent mais il est vrai que la Russie connaît une période très florissante. Et peut-être que les temps compliqués que nous vivons au niveau politique font que les gens ont plus que jamais besoin de la musique.