Lucia Ronchetti, la directrice artistique qui veut bousculer la Biennale musicale de Venise

Durant les quatre années de son mandat, la compositrice veut faire de la Biennale musicale, qui débute ce vendredi, un événement aussi incontournable que la Mostra ou la Biennale d'architecture. France Musique l'a rencontrée.

Lucia Ronchetti, la directrice artistique qui veut bousculer la Biennale musicale de Venise
"Je veux commencer un dialogue avec la population de Venise", explique la nouvelle directrice artistique, nommée pour quatre ans, © Radio France / Louis-Valentin Lopez

"Ici, cela vous convient pour l'entretien ? J'espère qu'on ne va pas nous demander de partir..." C'est dans la grande salle du Teatro La Fenice, écrin sublime de l'opéra italien, que nous reçoit Lucia Ronchetti. À 58 ans, elle prend les rênes de la Biennale musicale de Venise, et devient la première femme à être nommée directrice artistique du festival, qui débute ce vendredi, jusqu'au 26 septembre. "Pour moi, c'est la chose la plus importante que les institutions italiennes pouvaient me confier, en tant que compositrice", raconte la musicienne, dans un français parfait.

Et le lieu choisi pour sa rencontre avec France Musique n'est pas anodin : "Pour la première fois depuis une vingtaine d'années, la Biennale musicale va à nouveau entrer en collaboration avec le théâtre de la Fenice. De nouveau, l'orchestre de la Fenice va jouer pour la Biennale. J'ai fortement souhaité cette collaboration, parce que je crois que pour la musique contemporaine, le dialogue entre les institutions est très important : un dialogue entre le passé et le présent, pour bâtir un futur plus solide." Le ton est donné : durant les quatre années de son mandat, Lucia Ronchetti donnera des coups de pied dans la fourmilière, pour remodeler une Biennale musicale vénitienne trop souvent déconnectée des habitants, estime-t-elle.

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"Commencer un dialogue avec la population de Venise"

"Pour les Vénitiens, normalement, la Biennale est presque isolée du contexte de la ville. Normalement, c'est à l'Arsenal, et c'est de la musique difficile à comprendre", estime Lucia Ronchetti : "Or, pour cette édition 2021, beaucoup de pièces seront pour le grand public. Et elles seront jouées dans des lieux symboliques de Venise : Saint-Marc, le conservatoire, la Fenice... Précisément car je veux commencer un dialogue avec la population de Venise. Et leur dire que ce n'est pas contre eux que l'on fait un festival de musique contemporaine, mais pour eux."

La Biennale musicale, normalement, est un festival pour la musique écrite, raffinée. Mais je crois qu'il faut aussi, selon les thématiques, ouvrir la porte, désenclaver cette Biennale" - Lucia Ronchetti

Pour la première fois depuis une vingtaine d'années, l'orchestre de la Fenice va jouer pour la Biennale musicale 2021
Pour la première fois depuis une vingtaine d'années, l'orchestre de la Fenice va jouer pour la Biennale musicale 2021, © Radio France / Louis-Valentin Lopez

Une nouvelle direction qui peut provoquer des levées de bouclier, Lucia Ronchetti en a bien conscience. "Ce nouveau dialogue que j'essaie d'instaurer pourra me valoir des critiques, mais pour moi, ce n'est pas important. C'est plus important de trouver une forme de connexion entre ce qu'on est en train de vivre maintenant, et ce qu'il y avait à Venise il y a quatre siècles." Pour la compositrice, nous sommes ainsi en train de vivre "un moment magique dans la musique, parce que tous les tabous s'évanouissent, il n'y a plus d'impératif catégorique pour l'écriture. Des chefs-d'œuvre incroyables vont être créés, il y a une expansion énorme de l'idée du créateur musical."

Une édition 2021 sous le signe du chant choral

Le cru 2021 est ainsi placé sous la thématique du chant choral. "Mais pas la voix opératique, soliste, plutôt la voix comme une possibilité de superposition, de contrepoint et de polyphonie. La production pour ensemble vocal acapella, notamment, où l'ensemble de voix représente un instrument unique." Une sorte de retour aux sources pour la Sérénissime : "À Venise, il y avait des moments exceptionnels de productions de polyphonies, qui continuent d'influencer l'écriture contemporaine : la Scuola Grande di San Marco a connu une période magique de création vocale, à partir de 1528. C'était un moment d'extrême décadence en Europe, avec le sac de Rome notamment, où beaucoup de musiciens ont trouvé refuge à Venise."

Des harmonies vocales d'autant plus pertinentes après la période de disette culturelle que la Cité des Doges vient de traverser, à cause de l'épidémie de Covid-19. "Je pense qu'il est très important d'avoir eu un moment de silence profond. Parce que maintenant, l'idée de la performance, surtout chorale et vocale, est d'autant plus forte", juge Lucia Ronchetti : "La musique que j'ai programmée n'est pas une musique religieuse, mais au moment où le compositeur écrit une grande pièce vocale, il y a toujours une volonté de faire une communication spirituelle. Je crois que c'est quelque part une édition de remerciements : fêter le fait qu'on est une communauté, comme dans la musique chorale."

Je pense que ça a été un moment très difficile, mais qu'on va peut-être revivre plusieurs fois, parce qu'il n'y a pas qu'un virus dans le monde. C'était aussi très important car tout le monde a compris ce qu'était la vie sans concert, sans théâtre, comment se réduit notre vie si l'on ne peut pas partager une écoute avec d'autres personnes"

Des thématiques inscrites dans l'air du temps

Et les thématiques des trois prochaines éditions sont déjà connues. "Des thématiques qui peuvent donner un panorama assez profond de la production musicale contemporaine", indique Lucia Ronchetti. 2022 sera ainsi un festival "sur le théâtre musical expérimental, la théâtralisation des concerts. Tout ce qui est dérivé de John Cage, de Mauricio Kaegel... Un festival de 'cirque', très allègre, on va voir à quel point il y a une théâtralité dans le son. On va bâtir une Venise qui n'existe plus, cela va être un voyage dans une réalité passée pour inventer un futur, une nouvelle Venise."

Puis, viendra 2023 et son festival basé sur la micromusic. Tous les sons qui passent dans les microphones, amplifiés, diffusés. "Ce ne sera pas un festival de musique électronique, mais un festival pour analyser notre temps d'écoute obligatoire : à l'hôpital, au supermarché, à l'aéroport, il y a toujours de la musique, constate Lucia Ronchetti, et les gens se baladent toujours avec leurs écouteurs. Que font les compositeurs dans cette situation ? Il est intéressant de comprendre où se situe la beauté du son qu'on est en train de rechercher avec la technologie qui avance." Avant une Biennale 2024 dédiée à "la musique absolue, la musique instrumentale d'aujourd'hui."

Quatre années pour faire de la Biennale musicale un rendez-vous aussi flamboyant que la Mostra ou la Biennale d'architecture. "Je souffre beaucoup de voir que la Biennale musicale est un peu la Cendrillon des Biennales", regrette Lucia Ronchetti. "J'espère que dans quatre ans, les compositeurs, lors de la remise du Lion d'Or de la Biennale musicale, seront en larmes. Des larmes semblables aux larmes des metteurs en scène, que l'on peut voir au festival du Cinéma. La Mostra est devenu un rendez-vous incontournable pour les réalisateurs. Je veux que la Biennale musicale devienne, de la même façon, un rendez-vous incontournable."