Elections, racisme, rôle de la musique... les Etats-Unis selon Louis Langrée

Louis Langrée, directeur musical de l'Orchestre symphonique de Cincinnati s'exprime sur la situation musicale des Etats-Unis en période de confinement et d'élections présidentielles américaines.

Elections, racisme, rôle de la musique... les Etats-Unis selon Louis Langrée
Louis Langree à la tête du Mostly Mozart Festival orchestra en 2018. , © Getty

Louis Langrée, directeur musical de l'Orchestre symphonique de Cincinnati (Ohio) depuis 2013, explique le contexte musical actuel difficile en période de confinement et d'élections présidentielles américaines. il était l'invité ce mardi 3 novembre de Gabrielle Oliveira Guyon dans Musique Matin sur France Musique

A la veille de l'élection d'un nouveau président, Louis Langrée reconnaît qu'il est "très tendu" et ajoute que pour lui  "si Trump est réélu, ça va être une catastrophe. Et s'il perd les élections, beaucoup d'américains risquent de refuser le résultat. Ca risque de créer beaucoup de problèmes aussi. Je croise les doigts."

Le directeur de l'Orchestre de Cincinnati, également directeur musical du Mostly Mozart Festival au Lincoln Center de New York depuis 2003, a vu défiler un certain nombre de présidents américains. Désabusé, il estime qu'il a "eu la chance de vivre le meilleur de ce qu'a ce pays, qui peut être tellement généreux, imaginatif, courageux, accueillant. En ce moment, je vis un peu le contraire de tout ça."   

Dans un système économique où les orchestres, comme toutes les institutions culturelles, sont soumis au financement des mécènes, des abonnés et de l'ensemble du public, Louis Langrée souligne le péril que représente la crise sanitaire : "il y a une tension due à cette terrible pandémie, à quoi viennent s'ajouter les tensions politiques, sociales, économiques, financières, et raciales. J'espère de tout cœur que ça va peu à peu s'arranger, peu à peu s'apaiser. mais ça prendra du temps."

A cause du coronavirus, la plupart des salles de spectacle américaines sont fermées. L'Orchestre symphonique de Cincinnati a annulé toutes ses dates de représentation jusqu'en janvier pour le moment. Louis Langrée évoque l'exemple du "Metropolitan Opera de New York qui a tout annulé de la mi-mars à septembre de l'année prochaine. Cela veut dire que les chœurs et les musiciens ne joueront pas et ne répèteront pas ensemble pendant un an et demi. Ils ne sont donc pas payés et les indemnités de chômage ne représentent pas plus d'un quart de ce qu'ils gagnent. "

Au Met, plus du tiers des musiciens ont quitté la ville car ils ne peuvent plus payer leur appartement. Ils ne reviendront pas.

En ce qui le concerne, Louis Langrée explique qu'il est, comme les autres, "soumis aux règles de tout intermittent. Je ne suis pas payé quand je ne dirige pas. Tous mes concerts annulés avec le Chicago Symphony, avec l'Orchestre de Philadelphie, avec l'Orchestre philharmonique de Los Angeles, l'Orchestre symphonique de San Francisco,... ils ne me payent pas car ils ne peuvent évidemment pas."

Louis Langrée reconnait tout de même avoir "la chance de garder, pour Cincinnati, la partie de directeur musical où je suis payé. C'est énorme comparé à tant d'orchestres qui ont mis la clé sous la porte comme Indianapolis ou Nashville. ces orchestres ont fermé et ne payent plus leurs musiciens."

A Cincinnati, Louis Langrée explique que les choses sont différentes. Pour ne pas mettre ses musiciens au chômage, il leur est demandé "un effort financier qu'ils acceptent, ainsi que des conditions de travail tout à fait différentes avec trois services par jour, dans la mesure où les services sont réduits puisque chaque fois que vous changez de formation musicale, vous devez vider la scène de tous les pupitres, chaises... Il faut tout désinfecter. Ca prend beaucoup de temps."

Louis Langrée se considère chanceux d'avoir "une équipe artistique, administrative et technique où chacun se bat pour conserver ce lien qui existe entre nous et le public." Il ajoute également que "les mécènes sont d'une générosité exceptionnelle", prenant l'exemple d'un couple de personnes âgées qui a donné un million de dollars, qualifiant cet acte de "témoignage de générosité, d'affection, et aussi un sentiment de responsabilité qu'ont beaucoup de gens aux Etats-Unis : On ne doit pas laisser tomber nos institutions. C'est un acte citoyen."

Dans un contexte marqué par un affrontement politique violent entre Donald Trump et Joe Biden, Louis Langrée évoque que l'orchestre "a un rôle presque humaniste", ajoutant que _"Les musiciens qui jouent les uns à côté des autres ou les uns contre les autres, et qui ne s'écoutent pas, c'est plus de la musique. C'est faire des notes ensemble. La musique c'est autre chose. ca demande de l'écoute mutuelle, ça demande d'être inspiré par l'autre et d'inspirer les autres. C'est un modèle de vivre ensemble. Malheureusement, c'est pas ce qui se passe en ce moment dans ce pay_s."

Un cadre tendu qui mène le chef à porter un regard envieux vers la France, lorsqu'il compare la situation de son pays natal avec celle des Etats-Unis, son pays d'adoption : '"il faut que les Français mesurent la chance incroyable qu'ils ont de vivre en France. Quel autre pays au monde protège autant ? Ici, c'est un peu la jungle et sauve-qui-peut !".

Autre point de rupture, la question raciale aux Etats-Unis, portée à son paroxysme après l'assassinat de George Floyd. Pour Louis Langrée, "Les institutions culturelles doivent apporter des réponses 'à cette crise) parce que trop souvent, la culture est vue comme des institutions blanches pour un public blanc, financée par de riches blancs. Evidemment, la musique, c'est l'inverse de ça. C'est la fraternité, le partage, la liberté, égalité, fraternité. sans cela, c'est pas possible.". Pour le chef, les orchestres ont aussi leur rôle à jouer pour trouver des solutions à cette crise de la société. 

Pour lui, Cincinnati, ville où d'illustres compositeurs comme Camille Saint-Saëns ou Mahler sont passés, est un lieu d'expérimentation. Il constate que "toute grande institution doit être un lieu d'expérimentation et de partage."

Concernant les difficultés actuelles, Louis Langrée précise qu'"en ce moment, on a besoin de la musique pour nous élever, on a besoin de musique qui nous raconte quelque chose de plus grand que la musique elle-même."

Louis Langrée a été reconduit à la tête de l'Orchestre symphonique de Cincinatti jusqu'en 2024. Il dirigera également le Mostly Mozart festival jusqu'en 2023.  Il avoue ne "s'être jamais senti autant français que depuis (qu'il) habite aux Etats-Unis. On est du pays d'où on est né, et la France est mon pays. J'y reviendrai."   

Plein d'espoir pour le futur proche, Louis Langrée conclut simplement en déclarant qu'il "croise les doigts pour l'élection présidentielle d'aujourd'hui pour qu'une aube nouvelle arrive."