Les premiers pas prudents d'Emilie Delorme à la tête du Conservatoire de Paris

Nouvelle directrice du Conservatoire de Paris depuis le 6 janvier dernier, Emilie Delorme se fait plutôt discrète et prudente. Elle ne s'est toujours pas exprimée dans les médias, professeurs et élèves attendent d'en savoir plus sur son projet pour l'institution.

Les premiers pas prudents d'Emilie Delorme à la tête du Conservatoire de Paris
Emilie Delorme est la nouvelle directrice du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris , © festival d'Aix-en-Provence

Voilà maintenant un mois jour pour jour qu’Emilie Delorme a pris ses fonctions au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP). La nouvelle directrice a pris ses fonctions le 6 janvier dernier. Nommée par le ministre de la Culture le 14 décembre dernier, elle a succédé à Bruno Mantovani, parti prendre la direction musicale de l'Ensemble orchestral contemporain. Ingénieure de formation, elle a passé la plus grande partie de sa carrière au festival d’Aix-en-Provence, où elle dirigeait l’académie depuis 2008. Elle a notamment développé un réseau d’académies d’opéras en Europe ainsi qu’une structure pour développer les coopérations artistiques du bassin méditerranéen. 

Voilà en substance ce que l’on sait d’elle. Mais ce qu’elle compte faire à la tête du Conservatoire de Paris reste la grande inconnue, puisqu’Emilie Delorme ne s’est toujours pas exprimée précisément sur le sujet, ni en interne, ni dans les médias. Contactée par France Musique dans le cadre de cet article, elle n’a pas souhaité, pour le moment, s’exprimer.

Pour chercher des réponses quant à son projet pour le CSNMdP, France Musique est allé questionner Bernard Foccroulle, ancien directeur du festival d’Aix-en-Provence qui a travaillé près de 15 ans avec elle. « Elle a un super rapport avec les musiciens et les musiciennes. Elle est très attentive aux questions qui sont du domaine de la parité et de l'ouverture sur la diversité culturelle, de la création, de l'interactivité, etc. », explique-t-il. Parmi les qualités qui impressionnent le plus Bernard Foccroulle, c'est la « force de travail absolument hors norme » d'Emilie Delorme.

A la question : est-ce problématique que cette nouvelle directrice ne soit pas elle-même musicienne professionnelle ou compositrice, comme c'est traditionnellement le cas, Bernard Foccroulle répond : « une institution comme le Conservatoire doit forcément à un moment donné requestionner certaines pratiques. Et je crois qu'un profil comme celui d'Emilie Delorme va pouvoir apporter quelque chose de précieux à toutes les parties prenantes de cette belle maison ». 

L'ancien directeur du festival d'Aix se souvient notamment de son implication pour mieux mettre en valeur les femmes créatrices. « Elle nous a parfois amenés à aller dans des directions où nous étions peut-être pas complètement à la hauteur. Elle nous a challengé et nous avons progressivement pris conscience de ce que nous pouvions améliorer » explique-t-il. La prudence avec laquelle Emilie Delorme effectue ses premiers pas à la tête du Conservatoire peut donc étonner, en regard de la description qu'en fait Bernard Foccroulle. Un avis partagé par de nombreux musiciens, professeurs et acteurs culturels ayant déjà travaillé avec elle et qui l'ont chaleureusement félicité sur les réseaux sociaux pour sa nomination.

Pourquoi une telle prudence ? 

Contacté, le service de communication du Conservatoire souligne que la nouvelle directrice souhaite attendre et prendre ses marques dans sa nouvelle fonction avant de s'exprimer publiquement. Une attitude prudente, après la parution d'un article virulent dans l’hebdomadaire Le Point, dont se sont fait l'écho Valeurs Actuelles et Marianne. Le papier lui reproche ses positions affirmées en matière de défense de la parité et de la diversité, et fait le relais d'inquiétudes, notamment de professeurs du CNSMDP, qui s'expriment tous anonymement. L'article en question pointe du doigt sa proximité avec les idéologies « décoloniales et indigénistes », un courant de pensée qui estime que malgré l'indépendance obtenue, des rapports de force inégalitaires subsistent entre anciennes colonies et pays colonisateurs. 

« Il y a chez Emilie Delorme une façon de tourner les discussions vers l'idée que tout ce qui se passe dans l'opéra serait sexiste, raciste et oppresseur, et qu'il faudrait tout réécrire » peut-on lire dans l'article du Point, qui cite un « instrumentiste qui la côtoie régulièrement ». La critique de l'hebdomadaire n'a pas eu beaucoup d'écho, si ce n'est de rassembler musiciens, professeurs et acteurs culturels pour prendre la défense de la nouvelle directrice du Conservatoire sur les réseaux sociaux.

Même son de cloche chez les principaux intéressés : les élèves du CNSMdP. Si la plupart de ces derniers ne la connaissent pas très bien, sa nomination semble globalement bienvenue. Comme pour cet élève qui a assisté à la présentation des vœux d'Emilie Delorme la semaine dernière : « Si rien de très concret n'a été annoncé quant à son projet, elle a évoqué l'inscription du conservatoire dans le monde, elle a fait référence à la question écologique, l'ère post #MeToo, ce sont des thèmes qui n'auraient jamais été évoqués par la précédente direction ». 

Un autre élève aurait aimé entendre dans son discours des vœux, une « rupture plus nette avec ce qu'il y avait avant », reprochant au conservatoire de rester enfermé dans des notions de course à l'excellence et au prestige, qui sont loin des préoccupations réelles des étudiants selon lui. 

Une étudiante explique que l'absence de communication d'Emilie Delorme sur son projet vient justement du fait que sa nomination ne s'est pas déroulée dans un climat serein. « Je ne sais pas si elle a été en mesure d'avoir le temps de penser à un projet » analyse-t-elle, estimant que faute de candidats qui plaisaient au ministère, on serait allé chercher Emilie Delorme, sans qu'elle ne candidate elle-même. Le CNSMdP était en effet resté près de 6 mois sans direction, après le départ de Bruno Mantovani en juillet dernier. Un flottement décisionnel qui n'est pas sans rappeler la saga de la succession de Stéphane Lissner à la direction de l'Opéra de Paris. 

Si pour l’heure on ne connaît pas encore le projet d’Emilie Delorme pour le conservatoire, on peut tout de même avancer que la lutte contre les inégalités homme – femmes sera sans doute une problématique qu'elle mettra en avant. Féministe engagée, elle aura certainement à cœur de s’attaquer au problème du manque de femmes cheffes à la tête d’orchestres. Emilie Delorme souhaiterait notamment mettre l'accent sur l'amélioration de l'insertion professionnelle des élèves, notamment en faisant mieux correspondre les enseignements à la réalité du marché de l'emploi artistique. 

Emilie Delorme aura l'occasion d'exposer son projet dans les prochaines semaines, puisqu'elle a répondu favorablement à une invitation lancée par Musique Matin sur France Musique.