Aristophil : l'Etat attentif au sort des partitions mises en vente

Les partitions et manuscrits de la société Aristophil, au cœur d’une vaste escroquerie aux dépens de petits épargnants, sont vendus aux enchères à Paris ce mercredi. L'Etat s'est positionné sur la partition manuscrite des Métaboles de Dutilleux. Il a 30 mois pour faire une offre d'achat.

Aristophil : l'Etat attentif au sort des partitions mises en vente
Le manuscrit intégral des Métaboles de Henri Dutilleux constitue l'une des plus belles pièces de la vente Aristophil, © Collections - Aristophil

La première partie des ventes de la collection Aristophil avait eu lieu en décembre dernier et a connu un démarrage en demi-teinte. Ces jours-ci, le deuxième volet se déroule à Drouot (Paris) avec notamment les lots des partitions manuscrites de la collection. Société spécialisée dans l’investissement de lettres et de manuscrits illustres, Aristophil a été déclarée en faillite en 2015 et son fondateur, Gérard Lhéritier, mis en examen pour escroquerie en bande organisée et pour blanchiment d’argent. 

Au total, plus de 18 000 petits épargnants ont investi dans cette société qui détenait des manuscrits illustres et des livres anciens. La société promettait un rendement de l’ordre de 8% mais le système mis en place s'apparentait à une pyramide de Ponzi, un classique chez les escrocs financiers : les investisseurs initiaux étaient rémunérés avec les investissements des nouveaux entrants.

Quatre maisons de vente aux enchères ont été nommées par le tribunal de grande instance de Paris afin d’organiser la vente judiciaire des collections. Plus de 130 000 documents vont être vendus avec le maigre espoir de récupérer 850 millions d’euros, correspondant à la somme investie par les épargnants floués. En moyenne, les experts estiment que les lots de manuscrits ont été surévalués 6 à 7 fois plus cher que leur valeur réelle. Il sera donc très compliqué pour les victimes de récupérer leur mise de départ. 

Mercredi 20 juin 2018, c’est au tour des partitions manuscrites d’être mises aux enchères. Le ministère de la Culture a d'ores-et-déjà fait savoir son intérêt pour le manuscrit intégral des Métaboles d'Henri Dutilleux. Selon une source proche du dossier, la ministre de la Culture Françoise Nyssen a signé un refus de délivrance d'un certificat d'exportation. Une procédure exceptionnelle qui empêche le propriétaire de l'oeuvre de sortir du territoire. En effet, pour toute œuvre d'art ou document qualifié d'important pour la patrimoine national, son propriétaire doit se voir délivrer un certificat d'exportation. Avec cette procédure, l'Etat bénéficie de 30 mois pour tenter de trouver un accord avec le propriétaire afin de l'acheter. 

Le commissaire-priseur de la vente Aristophil qui se tient ce mercredi 20 juin à Drouot a l'obligation de le faire savoir au moment de la vente. Une donnée qui risque peut-être de refroidir les potentiels acheteurs. Même si l'Etat est tenu de faire une offre au prix du marché international. Deux autres partitions manuscrites de compositeurs français emblématiques sont également proposées à la vente : Des canyons aux étoiles d'Olivier Messiaen ainsi que la Deuxième sonate pour piano de Pierre Boulez. On ignore encore si l'Etat va, ou non, se manifester. 

Concernant cette dernière partition, Thierry Bodin, invité de Lionel Esparza dans le Classic Club, en parle comme d'un « monument emblématique de la littérature pianistique. Un document d’une très grande précision qui comprend toutes les annotations de Boulez. C’est totalement surchargé de corrections que graveur était complètement perdu et a fait beaucoup d’erreurs ». La partition est estimée entre 30 000 et 40 000 euros, mais devrait se vendre un peu plus cher selon l'expert.

Il est également tout à fait envisageable que la partition soit achetée pour le compte de la Bibliothèque nationale de France. La Philharmonie de Paris et l’Ensemble Intercontemporain se sont mobilisées pour lancer un appel aux dons. Dans un communiqué, il est expliqué que les deux institutions ne peuvent se « résoudre à ce que le manuscrit de chef-d’œuvre, accompagné de ses deux jeux d’épreuves corrigées, quitte le territoire français ». Il manque environ 20 000 euros pour que la Bibliothèque nationale de France ait une chance de remporter l’enchère. 

Mozart et Beethoven également au menu

Parmi les plus belles pièces de la collection, un manuscrit qualifié « d’exceptionnel » par Thierry Bodin, expert chargé de cette vente, celui d’une scène du dernier acte des Noces de Figaro de Mozart, composé en 1786. Selon l'expert, les quatre pages manuscrites sont inédites puisqu’elles montrent une première version d’un air connu de l’opéra. « Elles révèlent Mozart au travail, en pleine réflexion, qui étudie une piste pour une scène du dernier acte » a-t-il indiqué à l'AFP. 

Selon Thierry Bodin, Mozart avait conçu cette scène de Susanna, la fiancée de Figaro, comme un récitatif accompagné, suivi d’un rondo. Mais le compositeur autrichien a finalement « rejeté l’idée et l’a remplacé par l’air bien connu Deh vieni, non tardar ». La partition est estimée entre 400 000 et 500 000 euros et est proposée à la vente ce mercredi 20 juin chez Drouot. 

Autre partition rarissime, un manuscrit de Jean-Sébastien Bach. « Il s'agit de quatre pages d'une cantate. C'est la première fois que j'ai l'honneur de vendre un manuscrit de Bach. C'est très touchant » explique Thierry Bodin sur France Musique. L'expert note également l'importance d'une liste de courses signée de la main de Beethoven. A la première ligne figure un métronome. « C'est un document d'une très grande importance musicologique puisque Beethoven a été le premier compositeur à indiquer des repères métronomiques sur ses partitions ».

Les ventes des lots « musique » de la collection Aristophil se tiendront mercredi 20 juin à Drouot à Paris à 14h et 16h30.

Avec AFP