Les orchestres doivent-ils continuer à faire des tournées ?

Temps fort prestigieux dans la saison d’un orchestre international, les tournées sont néanmoins de coûteuses et complexes machines à mettre en route. Dans ce contexte économique de plus en plus fragile et de globalisation du son orchestral, les ensembles doivent-ils toujours se permettre de faire des tournées à l’étranger ? L’avis de Samuel Serin, administrateur de l’Orchestre national de France.

Les orchestres doivent-ils continuer à faire des tournées ?
Daniele Gatti et les musiciens de l'Orchestre national de France. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)

Arrivé à l’Orchestre national de France en 2005, Samuel Serin occupe le poste d’administrateur, un poste qu’il aime définir comme étant la « tour de contrôle » de l’ensemble. C’est lui qui est en charge de donner vie aux projets artistiques souhaités par le directeur musical et les musiciens. Négociations des contrats, des cachets des solistes, des chefs, gestion des plannings de l’orchestre, responsable du budget, de la communication, du développement du mécénat, Samuel Serin porte de nombreuses casquettes. Il accompagne l’orchestre lors de cette tournée de 6 dates en Amérique du Nord du 24 au 31 janvier.

Samuel Serin, administrateur de l'Orchestre national de France. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)
Samuel Serin, administrateur de l'Orchestre national de France. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)

Comment est née cette tournée ? Qu’est-ce qui pousse à en monter une ?

Samuel Serin : Une tournée naît généralement autour d’une date précise. Pour cette tournée américaine, l’élément déclencheur a été une invitation à jouer au Carnegie Hall de New York, l’une des salles les plus prestigieuses au monde. L’invitation avait été lancée il y a deux ans et obtenue par l’ancienne directrice artistique de l’orchestre. Et puisqu’il est impensable d’aller aux Etats-Unis pour une seule et unique date, nous avons commencé à bâtir une série de concerts autour de cette date. Nous avons donc engagé un tourneur, une personne qui travaille sur le territoire américain et qui représente l’orchestre pour négocier les cachets mais aussi les chambres d’hôtels, les transports des musiciens et des instruments. Nous l’avons guidé en émettant des souhaits de lieux où il nous paraît cohérent d’aller jouer. Pour chaque tournée, nous essayons de trouver deux ou trois dates dans des salles de prestige, cette année ce furent donc Boston, et Washington en plus de New York. Ensuite il faut « boucher les trous », en passant notamment par les universités qui aux Etats-Unis ont d’importants moyens et sont toujours ravies de programmer des orchestres internationaux sur leur campus. C’est grâce à ces dates que nous pouvons amortir au maximum le coût de la tournée.

Une tournée est donc quelque chose de très coûteux. Quelle est la logique financière ? Est-il possible de gagner un peu d’argent ?

Non, c’est quasiment impossible, à part peut-être pour l’Orchestre philharmonique de Berlin. Une tournée coûte toujours très cher puisqu’il y aura toujours des frais incompressibles : le coût du vol transatlantique aller-retour pour les musiciens et le fret des instruments par cargo aérien aller-retour également. Avec 98 musiciens, ces frais s’élèvent à environ 150 000 euros. Le cachet négocié pour la date qui a déclenché la tournée, celle de Carnegie Hall, permet de couvrir le cachet du chef, du soliste, les nuits d’hôtels, les transports mais en aucun cas ces frais initiaux. La logique financière veut donc que nous multipliions les dates en évitant les longs déplacements coûteux. C’est ce que nous avons fait pour cette tournée en trouvant quatre dates autour de New York avec peu de transports, du bus principalement et du train pour la dernière date à Washington. C’est une bonne économie dans la logique de financement d’une tournée. Malgré tout cela, il est impossible de couvrir tous les frais. Une tournée, c’est un investissement.

Qui finance cette tournée ?

C’est un financement à trois têtes : la vente des concerts, Radio France et le mécénat. Les cachets de l’orchestre représentent à peu près la moitié du budget de la tournée, ensuite Radio France compte pour un quart, idem pour le mécénat. Sans ces deux derniers financements, il serait tout à fait impossible de partir en tournée.

Pourtant les tournées pouvaient être rentables à une certaine époque ?

Oui, dans les années 60/70, une époque où il y avait beaucoup d’argent. Les cachets étaient mirobolants, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les tournées étaient beaucoup plus rares, peu d’orchestres en faisaient. Et il s’agissait de longues séries de 40/50 dates, donc plus simples à rentabiliser. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Tout le monde a des problèmes financiers, y compris les orchestres américains qui sont très exposés, voire plus que les orchestres français.
Désormais pour continuer à faire des tournées, il faut poursuivre dans le développement du mécénat. En France, nous n’en sommes qu’au tout début, ce n’est pas dans notre ADN.

On peut alors se poser la question, à quoi bon continuer à faire des tournées ?

La question est légitime mais il y a plusieurs raisons pour lesquelles il faut continuer à faire des tournées. Il y a d’abord l’histoire, l’ONF a 80 ans et ce n’est pas sa première tournée aux USA. C’est une tradition : les orchestres américains viennent chez nous, nous allons chez eux. C’est quelque chose qui relève du métier. Un grand orchestre européen se doit d’aller jouer dans les pays où la musique symphonique compte. C’est le cas de la côte Est des Etats-Unis où le public est historiquement attaché aux échanges culturels avec la France. L’autre raison est plutôt propre au fonctionnement interne de l’orchestre. Le temps de la tournée est un temps de vie en collectivité qui créé une rupture avec le quotidien à Paris. C’est vital pour la cohésion de groupe, pour faire progresser l’ensemble. Le fait de jouer le même programme six fois de suite est quelque chose de rare et de précieux pour travailler le son.

Samuel Serin sur la scène du Kennedy Center Concert Hall de Washington. (©Victor Tribot Laspière/France Musique)
Samuel Serin sur la scène du Kennedy Center Concert Hall de Washington. (©Victor Tribot Laspière/France Musique)

Y a-t-il toujours une dimension de représentation diplomatique ?

Je pense que c’était le cas il y a une certaine époque mais ce temps est révolu. Il y toujours ce coté protocolaire car nous sommes souvent reçus à l’ambassade mais ça ne va pas plus loin. Par contre, nous contribuons grandement au rayonnement culturel de la France. Et c’est d’ailleurs pour cette raison précise que le public vient nous voir lors des tournées à l’étranger. Nous représentons l’orchestre français et tout le répertoire qui va avec. Dans cet univers globalisé où les orchestres ont tendance à s’uniformiser, les gens veulent de l’authenticité et c’est ce nous devons leur apporter. Nous devons assumer nos origines.

Justement dans le programme de cette tournée, une seule œuvre française : Debussy et deux œuvres russes ? N’eût-il été pas plus cohérent de proposer un programme uniquement français ?

Il faut faire attention à ne pas s’enfermer dans un seul répertoire. Jouer la carte de « l’orchestre français » ne signifie pas que nous devons jouer uniquement des compositeurs français. Cela implique aussi la manière que nous avons d’aborder le répertoire russe, allemande, italien, etc. Pour revenir au programme de cette tournée, il dépend de plusieurs facteurs dont certains échappent à notre contrôle, notamment la programmation déjà établie par les salles qui nous accueillent.

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