Les orchestres de France, un service public à défendre

Véritables services publics de la culture, les orchestres permanents de France s'interrogent sur leur rôle et leur avenir au sortir de cette crise sans précédent. Des structures essentielles, ancrées sur leur territoire, mais dont le mode de financement pourrait être chamboulé dans les mois à venir.

Les orchestres de France, un service public à défendre
Le 27 mai 2020 à la Philharmonie de Paris, une partie des musiciens de l'Orchestre de Paris est de retour sur scène pour un concert sans public, © AFP / FRANCOIS GUILLOT

Toute cette journée du mercredi 1er juillet, France Musique, France Bleu en association avec l'Association française des orchestres (AFO) se mobilisent pour porter haut les couleurs des orchestres du pays. Ils sont une quarantaine affiliés à l'association qui représente les formations permanentes, c'est-à-dire celles qui fonctionnent avec des musiciens embauchés en CDI.  A différencier des nombreux orchestres ou ensembles indépendants qui engagent des intermittents en fonction des besoins des productions.

Depuis le déconfinement et l'assouplissement progressif des mesures sanitaires, les orchestres reprennent peu à peu du service en France. Un retour de l'activité timide après cette longue pause causée par l'épidémie du coronavirus. Ici ou là, les 2 500 musiciens appartenant aux formations permanentes reprennent les répétitions, donnent des concerts sans public ou avec public pour les plus chanceuses d'entre elles. Des orchestres de tailles très différentes, de 21 musiciens pour l'Orchestre de chambre d'Auvergne à plus de 100 pour l'Orchestre philharmonique de Radio France. 

"La reprise des concerts est liée aux modèles des orchestres, explique Philippe Fanjas, le directeur de l'AFO. Il y a ceux qui ont leur salles, le plus souvent les formations des grandes métropoles, et qui peuvent plus facilement organiser des concerts et l'accueil du public avant les vacances d'été. Et il y a ceux qui sont associés à un territoire et qui n'ont pas forcément de salles fixes, qui vont jouer dans les églises, dans les salles des fêtes, etc. Pour ceux-là, la reprise est moins évidente". 

Pour Philippe Fanjas, nous avons trop tendance à oublier que la spécificité de la France est d'avoir des orchestres qui répondent aux critères du service public. "Ce sont des formations qui ont d'immenses qualités. C'est très intéressant de voir comment ces ensembles peuvent être au plus haut niveau de leur activité musicale, tout en étant en même temps profondément impliqués dans l'activité de leur territoire, dans les relations avec le tissu économique, touristique, social et éducatif. C'est une qualité propre à des formations permanentes investies de service public". 

Financés d'abord par les villes, puis par l'Etat et enfin par les régions, les orchestres permanents ne sont pas les plus fragilisés par la crise sans précédent qui a touché, et touche toujours la culture dans notre pays. Les subventions publiques, acquises l'année dernière, sont versées pour l'année 2020. Restent néanmoins les pertes causées par l'absence de revenus de billetterie, puis la crainte que les collectivités locales décident de réduire la voilure pour l'année prochaine. 

S'il est encore trop tôt pour faire un bilan du manque à gagner, l'AFO annonce qu'une synthèse serait réalisée cet automne, ainsi qu'une projection pour 2021. D'où, l'importance capitale d'impliquer les élus locaux pour défendre et soutenir leurs orchestres dans la tempête qui s'annonce. L'AFO l'a bien compris puisqu'elle vient de nommer à sa présidence Catherine Morin-Desailly, sénatrice centriste de Seine-Maritime, présidente de la commission culture du Sénat et conseillère régionale de Normandie. Elle a présidé l’Opéra de Rouen Normandie dont elle reste membre du conseil d’administration. Elle est également membre du Conseil d’administration de l’Orchestre régional de Normandie.

"Un orchestre, c'est une image, c'est une source de rayonnement, d'attractivité. Quand nos orchestres circulent dans l'hexagone ou à l'étranger, ils sont porteurs d'une reconnaissance de notre territoire régional ou d'une grande ville. Ce sont des ambassadeurs formidables. C'est tout à fait essentiel. C'est surtout une incroyable force de cohésion pour le public, et notamment avec les plus jeunes avec les nombreuses actions pédagogiques menées chaque année" explique la nouvelle présidente. 

Pour Philippe Fanjas, cette crise aura également des effets intéressants sur la mutation des modèles des orchestres en France. Notamment avec le souci de mieux se déployer sur leur territoire avec le souci de limiter les déplacements en lien avec des considérations environnementales. 

Le modèle orchestral français fait figure d'exception dans le monde. A part en Allemagne, qui compte près de 135 orchestres permanents financés par l'argent public, la plupart des pays ont des orchestres privés, avec des musiciens en freelance, et dont les moyens dépendent de la billetterie et du mécénat. Pour eux, la crise du Covid a été terrible. Nombre de phalanges américaines ou londoniennes craignent pour leur survie et n'envisagent pas la reprise des concerts avant 2021, pour certaines d'entre elles. 

La France est-elle au niveau ? 

La spécificité des modèles orchestraux français a-t-elle un lien à jouer avec la qualité musicale ? Orchestres privés et indépendants sont prêts à débourser des sommes folles pour attirer les chefs les plus prestigieux et les musiciens les plus doués. Financés par l'argent public, les orchestres permanents de France sont certes moins fragiles, mais disposent néanmoins de moyens plus modestes. 

Mais le niveau global des formations grimpe, surtout en région. C'est l'avis de Christian Merlin, journaliste et critique musical au Figaro, producteur de l'émission Au coeur de l'orchestre sur France Musique et se définissant lui-même comme "amoureux de la culture orchestrale". 

"Si on se place sur le plan de ce que notre président de la République aime appeler les premiers de cordée, je ne pense pas que nous ayons un orchestre parmi les dix meilleurs du monde, comme le Philharmonique de Berlin, celui de Vienne, le Concertgebouw ou les grands américains comme Cleveland, Chicago ou Boston. En France, nous n'en sommes pas encore tout à fait là" explique le spécialiste. 

En revanche, Christian Merlin a noté un changement ces dernières années. "L'écart se resserre, et il y a surtout une nouveauté depuis quelques temps : les orchestres français ont un niveau beaucoup plus régulier. Auparavant, nous étions plutôt habitués à entendre un orchestre faire un concert extraordinaire tel jour et très médiocre la semaine suivante". 

Le critique musical estime également que la formation des musiciens a également évolué ces dernières années. Si le niveau des orchestres parisiens et de région ne cesse de monter, c’est aussi parce que les conservatoires forment mieux les musiciens à la pratique collective, alors qu’il y encore une dizaine d’années, c’était surtout des musiciens solistes qu’on formait en France.