Les musiciens chambristes, ces virtuoses de la synchronisation

Mis à jour le lundi 17 octobre 2016 à 15h56

Comment les musiciens de chambre arrivent-ils à faire de la belle musique sans jamais échanger un seul mot pendant le concert ? La réponse est dans l'impact que la pratique musicale en groupe a sur notre cerveau. Explications avec Laurel Trainor, psychologue et musicienne canadienne.

Les musiciens chambristes, ces virtuoses de la synchronisation
Quatuor Cambini © Festival Métis

Vu de l’extérieur, cela peut sembler incroyable : ils sont quatre sur scène, tout le monde joue d’un instrument en même temps, tous ou presque jouent les traits différents, personne ne parle et tout le monde semble savoir ce qu’il fait. Et en plus, ils ont l’air d’adorer cela, et le public aime ce qu’il entend.

Voilà l’image d’un quatuor à cordes, réduit à sa plus simple description. Mais on verrait la même chose en observant un trio, un duo, un sextet, bref, toutes les formations de musique de chambre semblent suivre ce même fonctionnement mystérieux. Comment les musiciens chambristes arrivent-ils à jouer ensemble et à faire de belles choses, sans jamais s’adresser un mot au cours de la performance ?

« Au moment du concert », explique le claviéristeLouis-Noël Bestion de Camboulas, « il n’y a pas tellement de langage codé qui permettrait que l’on se comprenne. C’est le travail préparatoire et l’expérience dans un ensemble constitué qui guident l’interprétation. Quand une œuvre est maîtrisée par le groupe, les musiciens se laissent porter par la musique. »

Se laisser porter par la musique…que cela veut-il dire ? Laurel Trainor, musicienne et psychologue de l’Université canadienne McMaster, s’est penchée sur cette question afin de mieux comprendre les interactions entre les musiciens de formations de chambre en situation de concert.

Au commencement était le rythme...

« Alors que pendant une conversation, en général, on attend son tour, les musiciens dans un groupe jouent en même temps. Cela veut dire que, pour y arriver, leurs cerveaux doivent anticiper en permanence pour qu’ils soient coordonnés », explique Laurel Trainor. « Ils doivent également anticiper sur l’émotion qu’ils veulent transmettre aux autres collègues, mais aussi à l’audience. S’ils attendent d’entendre ce que les autres vont jouer, ce sera trop tard. La même chose se produit dans notre cerveau lorsqu’on danse sur un rythme donné : notre cerveau anticipe sur la suite de la musique pour coordonner nos mouvements dans le rythme. Cette coordination et cette anticipation se font de manière extrêmement rapide et inconsciente. »

En clair, notre cerveau se synchronise avec la musique, une synchronisation qui est possible grâce à sa structure rythmique, explique la chercheuse. Le rythme a un impact très fort sur notre cerveau : il est à la base de la musique, mais il est inhérent également à toute autre activité : la parole, la marche, les battements du cœur… Et comme notre cerveau aime l’anticipation, il trouvera l’appui dans sa prévisibilité en se synchronisant sur les temps forts. En même temps, plusieurs régions du cerveau seront concernées, dont la région responsable pour le mouvement. D'où l'envie irrépressible de battre du pied, voir plus, lorsqu'on entend un air rythmé. Et c'est valable dès le plus jeune âge :

De la synchronisation à la socialisation, il n'y a qu'un pas...

Mais si la musique nous fait bouger, elle nous rapproche aussi. « Dans les ensembles constitués, lorsqu'on joue un morceau que nous avons eu le temps de préparer avant, c'est inconscient. On se suit mutuellement sans réfléchir,» explique Julien Chauvin, violoniste, fondateur de l'orchestre Le Concert de la Loge et membre du Quatuor Cambini. Comment expliquer cette communication entre les musiciens ? Comme nous l'avons expliqué à propos de la popularité du chant choral, le musique pratiquée en groupe exige la coordination, et donc l'interaction, et augmente le comportement pro-social et le sentiment d'affiliation.

L'explication de Laurel Trainor : « Dans un groupe, le fait de bouger sur la même musique crée une dynamique sociale. Les recherches ont prouvé que les personnes qui ont bougé-dansé sur la même musique de façon synchrone, ont développé plus d’affinités et de confiance : ils communiquent et collaborent mieux, se font plus confiance et s’apprécient mieux..»

Un sentiment d'affiliation qui est recherché dans toutes les cultures, où la musique fait partie de tous les événements importants d'une communauté : mariages ou enterrements, événements sportifs ou fêtes religieuses. Et ce sentiment d'affiliation a une explication simple dans notre système hormonal. Comme le notent les chercheurs, les efforts physiques dans un contexte social - comme le rire, la danse, ou la pratique musicale - provoquent une sécrétion augmentée d'endorphine, hormone de plaisir. Et si le plaisir est plus discret dans l'exemple du Quatuor Cambini, il est tout à fait parlant dans l'exemple du quatuor le plus célèbre de l'histoire de la pop :

C'est la clé du mystère : une fois "synchronisés", les musiciens peuvent adopter le langage non-verbal qui leur permet de "surfer sur la même vague" : « Le corps et la gestuelle nous permettent de marquer les articulations et les phrasés, mais le vecteur principal, c'est le regard. Ainsi connectés, c'est par le regard que nous peaufinons les nuances et nous communiquons les sentiments », conclue Julien Chauvin.

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