Jazz : le grand retour des jam sessions

Alors que le premier concert de jazz en Europe célèbre ses 100 ans, le milieu du jazz parisien semble renouer avec les jam sessions, rituel tombé en désuétude ces dernières années. Clubs de jazz et bars organisent des bœufs qui sont le témoin d'une véritable effervescence de la scène actuelle.

Jazz : le grand retour des jam sessions
Les jam sessions sont de plus en plus nombreuses à Paris depuis quelques années, © Getty / Evelyn Hockstein

12 février 1918 à Nantes. Le lieutenant américain James Reese Europe et son orchestre de musiciens du 369e régiment d’infanterie, les Harlem Hellfighters, donnaient le tout premier concert de jazz au Théâtre Graslin. A l’époque, on parle de ragtime, voire de negro music, mais c’est bien la toute première fois qu’un concert de jazz est donné dans une salle européenne. Pour célébrer l’événement, le Théâtre Graslin organise une soirée hommage intitulée « Le Concert du siècle » avec notamment au programme, la même œuvre donnée à l’époque par le lieutenant James Reese Europe. Un concert que l'émission Jazz Club présentée par Yvan Amar diffusera à partir du samedi 17 février sur France Musique.

100 ans, c’est à la fois long et très peu. Le jazz s’est tellement métamorphosé dans le courant du XXe siècle qu’il est devenu parfois difficile de le définir. L’une des rares constantes que l’on retrouve dans ce style musical tout au long de son histoire, c’est son lien indéfectible avec l’improvisation. Et c’est certainement dans le cadre des jam sessions que ce lien se fait le plus fort. Jam session, soit littéralement « séance d’improvisation » en anglais, ou « bœuf » comme on les appelle en français.

Pour le dire simplement, une jam session, c’est le fait que plusieurs musiciens se réunissent dans un club, un bar ou une salle de concert pour jouer ensemble soit des standards sur lesquels on improvise, soit pour improviser totalement. Comme l’explique Alex Dutilh, producteur d’Open Jazz sur France Musique et l’un des plus fins connaisseurs de la scène en France, le jazz est une « musique collective où l’on converse avec d’autres musiciens ». Les jam sessions représentent parfaitement la nécessité qu’ont les jazzmen d’engager une « conversation » et donc de maîtriser au moins quelques éléments de langage commun.

Mais les jam sessions sont quelques peu tombées en désuétude à partir des années 1970. Une époque où le jazz a considérablement muté et où chaque musicien développait son propre langage musical, ses propres compositions.« Depuis les années 1950, l’enseignement du jazz se fait dans les écoles, dans les conservatoires voire dans les universités. Auparavant, il n’y avait pas d’autres moyens pour apprendre que de jouer avec d’autres musiciens. Les jam sessions étaient la seule vraie école qui existaient pour les jeunes musiciens », analyse Alex Dutilh.

« Il n’y avait plus de langage commun. Les standards ont été peu à peu délaissés parce qu’ils étaient considérés comme ringard. Alors les jam sessions avaient moins d’intérêt parce qu’on ne savait plus forcément comment converser » se souvient Alex Dutilh. Ces derniers temps, la situation a évolué et les standards de jazz ont retrouvé leurs lettres de noblesse chez la plupart des musiciens.

« Je crois qu’à l’heure de Youtube et de Deezer, les musiciens ont un rapport de plus en plus individuels à la musique. Ils ont besoin de retrouver du concret, du collectif. Il y a un vrai besoin de socialisation et c’est ce qui explique, selon moi, pourquoi les jam sessions font un grand retour ces dernières années. Les jam sont une véritable pédagogie du plaisir » explique le producteur d’Open Jazz.

Les jam sessions s'improvisent un peu partout

L’un des meilleurs moyens de le vérifier, c’est de recenser le nombre de jam sessions organisées chaque semaine à Paris, ville qui fût capitale du jazz en Europe et qui peu à peu renoue avec ce style. C’est ce que nous signale Maria Rodriguez, patronne du Baiser Salé, l’un des plus prestigieux club de jazz, situé rue des Lombards à Paris : « J’observe que les jam sessions font leur grand retour depuis cinq ou six ans. Les écoles et les conservatoires poussent de plus en plus leurs élèves à s’y rendre pour se confronter à d’autres musiciens ».

Pendant des années, le Baiser Salé était l’un des rares lieux où les jam sessions ont continué à être organisées. « Aujourd’hui, il y en a une quinzaine par soir à Paris ou banlieue proche » précise Maria Rodriguez. Au Baiser Salé, les jam se tiennent tous les dimanches, avec une soirée « Place aux jeunes », et tous les lundis, avec la « Jam de tous les jazz ». Le club s’apprête d’ailleurs à fêter les 30 ans des jam du lundi. « Ce genre de soirées fonctionnent très bien chez nous. Elles attirent de nombreux musiciens bien sûr, mais aussi beaucoup de monde côté public » explique Maria Rodriguez.

Les soirées jam se déroulent en trois sets. Le premier est un concert de 45 minutes donné par un groupe, différent à chaque fois. Les deux autres sont ouverts aux musiciens présents dans la salle. Un animateur s’assure du bon fonctionnement et du roulement de ces groupes éphémères. « Un public nombreux vient pour les jam puisque ça leur permet de voir un concert à un prix moins cher que d’habitude » explique la patronne du Baiser Salé. Une seule condition, payer une consommation obligatoire, pour les musiciens comme pour le public. A tel point, que certains partent après le premier set car le côté improvisation de la jam les intéresse moins.

La Gare, nouveau club de jazz dont tout le monde parle à Paris, située dans le XIXe arrondissement
La Gare, nouveau club de jazz dont tout le monde parle à Paris, située dans le XIXe arrondissement, © Radio France / Victor Tribot Laspière

Même fonctionnement à La Gare, le nouveau club de jazz parisien dont tout le monde parle. Cette ancienne gare de la petite ceinture du nord-est parisien, a été transformée en club de jazz avec concerts tous les soirs en entrée libre. Le public donne ce qu’il veut « à partir de 1 centime » est-il précisé. Deux soirées jam sont organisées par semaine, le mardi par les élèves du département jazz du Conservatoire supérieur national de musique de Paris, et le jeudi par Tao Ehrlich, jeune batteur de 21 ans.

C’est la batteuse Anne Paceo qui l’a contacté en juin 2017 pour qu’il vienne s’occuper de la jam du jeudi. La musicienne animait également une jam il y a quelques années à La Fontaine, un ancien club de jazz emblématique de la capitale, dont l’équipe est derrière le projet de La Gare. Tao Ehrlich est très investi dans son rôle d’animateur de la jam. « Ma mission est de faire en sorte que tout le monde passe une bonne soirée. Que les musiciens soient contents de jouer ensemble et que le public apprécie ce qu’ils écoutent. Et ce n’est pas forcément facile tous les soirs » reconnaît le jeune musicien, membre du groupe Ishkero.

Assis sur le côté de la scène, c’est lui qui choisit les musiciens qui joueront le prochain morceau. Il essaie d’évaluer le niveau des musiciens qu’il ne connaît pas, leur connaissance des standards, les tubes du jazz. Il faut aussi savoir dire non à un copain parce qu’il y a déjà trop de monde et que tous ne pourront pas jouer ce soir-là. « Mon truc à moi, c’est de systématiquement privilégier le fait que les musiciens jouent des standards. Des morceaux connus de tous. Cela évite que ce soit le bordel, qu’il y ait une sensation de malaise » explique Tao Ehrlich.

Pour ce jeune musicien de 21 ans, les jam sont et ont été essentielles dans sa vie. « Quand j’étais plus jeune, c’est grâce aux jam que j’ai rencontré des dizaines de musiciens incroyables. Ils m’ont permis de progresser et parfois m’ont donné du travail. Je crois qu’on apprend autant dans une jam qu’à l’école. Selon moi, il est compliqué de devenir un bon musicien de jazz si on saute l’étape jam » raconte le batteur. C’est grâce aux jam que sa carrière professionnelle a démarré.

« C’est lors des jams que tu peux valider ce que tu as appris en cours. Et c’est également les premiers instants de ta vie où tu sais pourquoi tu as passé autant de temps en cours, à travailler tout seul, etc. C’est pour ressentir le plaisir et la détente que procurent la musique quand tu joues avec d’autres musiciens ». Tao Ehrlich reconnaît aussi que les jam peuvent parfois avoir un côté “démonstration”. « Certains viennent pour se montrer. Ils se disent, je vais tout casser en prouvant que je suis une brute technique et peut-être me faire repérer pour faire avancer ma carrière. Malheureusement, cela donne rarement de la bonne musique » reconnaît l’animateur.

Parfois, les jams peuvent se transformer en véritable duel. On pourra citer le célébrissime combat de saxophones auquel se livrèrent Lester Young et Coleman Hawkins, et magistralement reconstitué dans le film Kansas City de Robert Altman. « A un certain niveau, il pouvait y avoir une véritable compétition entre musiciens. Il fallait tout donner pour briller le plus. Ce qui devenait forcément intéressant pour le public » rappelle Alex Dutilh de France Musique.

Ce qui est surtout frappant à La Gare, c’est l’âge du public. Même par un soir de février frigorifié, de la neige et du verglas sur les trottoirs et surtout sur la pittoresque pente pavée qui permet d’accéder au club de jazz, l’endroit est plein à craquer de jeunes entre 20 et 30 ans. Chose rare lorsque l'on constate que certains lieux de concerts jazz souffrent parfois du même syndrome de blanchiment des cheveux que les salles de concert de musique classique. « Le public est incroyable ici. Il est très attentif, très réactif. Il y a beaucoup de jeune parce qu’évidemment les concerts sont en entrée libre mais surtout parce que le lieu est génial » s’enthousiasme Tao.

Laissée dans son jus, la salle principale de La Gare possède un charme indéniable entre entrepôt désaffecté et club berlinois ultra branché. Le prix des consommations au bar expliquent certainement en partie pourquoi le lieu attire autant de jeunes. C'est aussi ce qui explique la sensation que le public vieillit dans les clubs les plus prestigieux. « Plus c'est cher, plus c'est vieux » résume parfaitement Alex Dutilh. Le retour en grâce des jam sessions est donc une excellente nouvelle pour le jazz. Cela prouve qu'elles intéressent les jeunes générations qui souhaitent maîtriser un langage musical commun avant de créer le leur. Ce regain d'intérêt démontre aussi le besoin vital qu'ont les musiciens de se retrouver entre eux pour faire de la musique ensemble et faire des rencontres. Le fait que de plus en plus de lieux à Paris et en France leur permette de se retrouver est un excellent signe de la bonne santé du jazz.