Les Heures Dolentes de Gabriel Dupont - Entretien avec Nicolas Stavy

Le pianiste Nicolas Stavy est en concert ce mercredi à l'Amphithéâtre de l'Opéra Bastille dans un récital étonnant. Au programme: Les Heures dolentes de Gabriel Dupont,un cycle pour piano de 1905 décrivant les journées d'un malade alité dans sa chambre.

Les Heures Dolentes de Gabriel Dupont - Entretien avec Nicolas Stavy
Le pianiste Nicolas Stavy jouera l'intégralité des Heures dolentes de Gabriel Dupont, cycle de 14 pièces pour piano. (© MaxPPP)

Proposé dans la saison Convergences de l'Opéra de Paris, ce récital donné ce mercredi à Bastille promet de remplir sa mission de (re-)découvreur d'oeuvres oubliées. Au programme, Les Heures dolentes de Gabriel Dupont, compositeur français disparu en 1914 à l'âge de 36 ans de la tuberculose et peu à peu tombé dans l'oubli. L'occasion d'entendre le travail étonnant et intimiste de ce contemporain de Fauré, Franck ou Debussy. Dupont est l'auteur de trois opéras ayant eu un certain succès de son vivant, ainsi que des pièces de musique de chambre dont Les Heures dolentes ou encore un Quintette pour piano et cordes, mais son travail demeure méconnu et est rarement donné en concert.

Devant rester alité durant de nombreux jours à cause de sa maladie, Gabriel Dupont a créé ce cycle de 14 pièces pour piano des Heures dolentes, les longues heures et journées d'un malade trop affaibli pour sortir dans sa chambre. Tour à tour, inquietante, rêveuse, optimiste ou contemplative, rarement compositeur n'aura créé une oeuvre aussi personnelle et autobiographique. Une pièce qu'a découvert Nicolas Stavy lorsque Christophe Ghristi a fait appel à lui pour ce récital au sein de la saison Convergences. Entretien.

Le compositeur Gabriel Dupont chez lui au Vésinet. (DR)
Le compositeur Gabriel Dupont chez lui au Vésinet. (DR)

France Musique: Les Heures dolentes de Gabriel Dupont est un cycle assez insolite dans le sens où le compositeur y décrit ses impressions en se mettant en scène, ce qui est plutôt rare dans la musique...

Nicolas Stavy : Est-ce si rare que ça? Je ne pense pas. Ce qui est assez unique, c'est que Gabriel Dupont dépeint son ressenti de façon très explicite et il a voulu le mettre tel quel en musique, sans le camoufler. Je pense que Schubert ou Brahms ont écrit des oeuvres tout aussi autobiographiques. Des oeuvres qui ont de la force, une intensité, qui surgissent d'un besoin, d'une nécessité, de quelque chose qu'on a en soi. Et c'est très explicite chez Dupont, parce qu'il a voulu rendre compte de ce qu'était sa vie en tant que malade. Ce qui est remarquable, c'est le fait qu'il a réussi à ne pas en faire une complainte. Même s'il y a des passages optimistes, frais, on sent que tout est décrit du point de vue de la douleur et de l'ennui d'un patient alité.

Christophe Ghristi, en charge de Convergences, vous a demandé de travailler sur les Heures Dolentes. Connaissiez-vous l'oeuvre auparavant?

Non, pas du tout. Je connaissais le nom de Gabriel Dupont mais j'ignorais tout de sa musique. Quand j'ai écouté le cycle des Heures Dolentes pour la première fois, la partition m'a imméditatement impressionné par son enevergure et par sa construction. Ce n'est pas simple d'arriver à tenir un cycle d'une heure complète avec des passages explosifs ou passionnés. C'est une partition très construite et cohérente au fil de ces quatorze pièces enchainées. L'idée de Christophe Ghristi était de faire un portrait de Gabriel Dupont en proposant également des pièces pour piano, choeur et sopranes. Ce qui nous a permis d'en profiter pour présenter La Demoiselle Elue de Debussy, qui nécessite le même effectif. Cela nous permet également d'écouter ceux qui ont influencé Dupont: Debussy, Ravel, Roussel, etc. Mais il a réussi à développer une personnalité d'écriture très sensible et très nette.

Cela vous tient-il à coeur de contribuer à faire ressortir des pépites musicales du passé, de faire découvrir des compositeurs tombés dans l'oubli? Pensez-vous que c'est aussi ça, le rôle d'un musicien?

J'y tiens beaucoup en effet. Au départ, cela naît toujours d'une curisosité. J'aime énormément approfondir un répertoire et cela peut aller à l'encontre de la découverte de quelque chose de méconnu. Mais j'aime ces différentes approches. C'est essentiel. Reprendre, réfléchir et remettre sur le tapis des répertoires bien connus, que je vais jouer énormément par période puis laisser de côté et le reprendre plus tard, etc. Je tiens beaucoup à ces strates de travail qui nécessitent sans cesse des remises à plat, et c'est parfois difficile parce qu'on a souvent envie de reprendre ces habitudes. Et cela me semble l'un des plus grands dangers de l'interprète, de réchauffer son travail. Parallèlement, j'aime aller à la découverte des répertoires qui me touchent, dans lesquels j'ai envie de creuser. Et c'est une démarche qui me semble essentielle si on veut faire exister ces répertoires. Cette partition de Dupont n'est pas inédite, il existe deux enregistrements mais elle est rarissime au concert et dans son intégralité. C'est souvent un pari de se lancer dans un répertoire méconnu, on découvre l'oeuvre qu'une fois réellement plongé dedans. Certaines oeuvres peuvent donner envie, mais on s'apercoit qu'après avoir commencé le travail, on en a fait rapidement le tour. On est souvent confronté à des regrets et se dire "Est-ce que ça valait vraiment le coup?" Heureusement, il y a aussi des rencontres avec des répertoires qui fonctionnent parfaitement comme c'est le cas avec Gabriel Dupont, et alors on est ravi.

Récital Convergences à l'Amphithéâtre de l'Opéra Bastille, mercredi 23 avril à 20h.

Gabriel Dupont Chansons normandes, pour voix de femmes et piano, Les Heures dolentes
Claude Debussy La Damoiselle élue

Nicolas Stavy Piano
Andreea Soare Soprano
Julie Pasturaud Mezzo-soprano
Choeur de l’Opéra national de Paris
Patrick Marie Aubert Direction