Les festivals d'été attendent d'être fixés sur leur sort

Alors que les conditions du déconfinement sont toujours incertaines, les festivals d'été poursuivent leur préparation et veulent sortir du brouillard. Le ministère de la Culture a lancé une cellule d'accompagnement qui leur est spécifiquement dédiée.

Les festivals d'été attendent d'être fixés sur leur sort
Un concert lors du festival de Saintes en 2019, © Festival de Saintes

Si l'optimisme est toujours de mise chez la plupart des festivals de musique d'été, l'inquiétude et l'angoisse s'amplifient sont de plus en plus présentes. A cette heure, le scénario du déconfinement est loin d'avoir été finalisé. Personne ne peut prédire quand et comment il aura lieu. C'est dans cette situation d'incertitude que les festivals d'été continuent à oeuvrer à la préparation de leurs événements.

Quelques mastodontes ont déjà pris la décision d'annuler leur édition 2020, c'est le cas du Hellfest (180 000 spectateurs) qui devait se tenir du 19 au 21 juin à Clisson, près de Nantes. Mais quid des événements à la jauge de public plus modestes, comme c'est le cas pour nombre de festivals de musique classique ? 

Une récente étude réalisée en 2015 à la demande la Sacem, la Philharmonie de Paris et France Festivals, montre que sur les 2 120 festivals de musique, 551 ont pout thématique la musique classique. Et 61% d’entre eux se redoutent pendant l’été. La période est donc cruciale pour toute l’économie du secteur, sans compter sur les importantes retombées économiques qu’elles engendrent localement.

"Nous travaillons comme si le festival allait avoir lieu, répond pour l'instant Odile Pradem-Faure, directrice du festival de Saintes, en Charente-Maritime. Notre billetterie a ouvert deux jours avant le début du confinement et nous avons déjà vendus 500 places". 

Ce festival qui a lieu chaque année depuis 1972 est l'un des événements baroques les plus renommés de France. Sur les 33 concerts prévus cette année du 18 au 25 juillet, 30 doivent se tenir dans l'Abbaye aux Dames, ce qui facilite grandement l'organisation. "C'est un site qui fonctionne bien et les programmes que nous présentons ne nécessitent pas de longs temps de répétitions sur place. Nous avons donc une organisation souple et agile qui nous permet d’agir rapidement au dernier moment » explique la directrice. 

Constat similaire du côté des Chorégies d’Orange, dont la 151e édition doit se tenir du 19 juin au 1er août. Jean-Louis Grinda, le directeur du festival et son équipe continue de travailler. Mais il se dit guère optimiste sur l’éventualité que l’intégralité de son festival puisse se tenir entièrement comme prévu. "On continue de travailler comme si on allait jouer, jusqu’à ce qu’on nous dise le contraire. J’avance dans le désert, en espérant qu’il y a, peut-être, un oasis derrière cette colline"

Jean-Louis Grinda, comme toutes les équipes des festivals veulent sortir du brouillard. Ils réclament des décisions claires et tranchées de la part du gouvernement afin d’être définitivement fixés. "Il faudrait qu’une décision soit prise au plus tard le 15 mai nous concernant. Nous avons la chance de nous installer dans un lieu où il n’y a pas des gradins de 2 000 personnes à monter, comme c’est le cas pour le festival d’Avignon par exemple. A Orange, il nous faut une dizaine de jours pour que tout soit prêt. Nous voulons juste être fixés" poursuit-il.

C’est en ce sens que Renaud Muselier, président Les Républicains de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, a écrit un courrier à Franck Riester, ministre de la Culture. Il alerte sur la spécificité de sa région, celle qui accueille le plus de festivals chaque année, et surtout pendant la période estivale. Le président de la région PACA appelle à prendre une décision « au plus tard le jeudi 30 avril », que ce soit en prolongeant l’état d’urgence sanitaire jusqu’à la fin de l’été, soit en annonçant des mesures barrières spécifiques pour que les festivals puissent juger de leur annulation ou pas. 

Les festivals, structures à l’économie fragile mais souple

Touchée de plein fouet par la crise du coronavirus, les professionnels de la culture veulent à tout prix limiter la casse. Dans une interview accordée à France Musique, Jean-Noël Tronc, le président de la Sacem, estimait que deux mois d’arrêt complet du secteur de la musique représentaient environ 800 millions d’euros de pertes. Mais contrairement à nos voisins européens, où plusieurs gros festivals ont déjà annoncé leur annulation, le dense réseau des festivals de musique en France est plus résistant. 

C’est du moins la position de Paul Fournier, président de France Festivals, une fédération de 80 structures. « La plupart des festivals ont des économies très fragiles, à flux tendu, mais ce sont aussi des structures souples, qui savent s’adapter et réagir rapidement » explique Paul Fournier, qui souligne l’importance de la richesse des festivals en France. 

« Si le déconfinement a lieu dans les prochaines semaines, les festivals d’été seront les premiers lieux à travailler à l’accueil du public et des artistes depuis le début de l’épidémie du coronavirus. C’est un rôle crucial et très important. C’est pour cela que nous attendons de l’Etat qu’il se prononce de manière claire » poursuit Paul Fournier. 

Le président de France Festivals, comme plusieurs autres fédérations du secteur de la musique, a signé une lettre ouverte adressée à Franck Riester, publiée ce jeudi 9 avril. Dans ce courrier, les signataires saluent l’initiative du ministère qui a créé une cellule d’accompagnement des festivals. Mais ils appellent le ministre à se prononcer clairement et rapidement, notamment sur les scénarios à l’étude pour le déconfinement. Les organisations posent aussi la question du maintien du soutien des partenaires publics et privés des festivals pour « faire face aux catastrophes économiques » des structures lorsqu’elles font le choix d’annuler des événements. A l'heure où sont écrites ces lignes, le ministère de la Culture nous informe qu'environ 350 festivals ont déjà contacté la cellule de crise. 

Pour Paul Fournier, « c’est le moment où jamais pour le ministère d’afficher un soutien aux festivals tout en reconnaissant la spécificité de ce secteur. Je salue la création de cette cellule d’accompagnement, mais cela ne paraît pas être suffisamment à la hauteur étant donnée la situation actuelle ». Le président de France Festivals rappelle la création d'une mission lors du mandat de Françoise Nyssen au ministère de la Culture. Confiée à Serge Kancel, spécifiquement pour accompagner et donner du poids au secteur des festival, elle a été interrompue par le ministre actuel. 

Les festivals portent un regard plutôt bienveillant sur la mise en place de cette cellule d’accompagnement. Ils se demandent néanmoins ce que cela va changer. « Ce n’est plus un gouvernement, c’est un centre d’appels » ironise Odile Pradem-Faure. La directrice du festival de Saintes estime qu’il faut laisser un peu de temps à cette cellule, le temps qu’elle soit opérationnelle. « Je ne compte pas la contacter pour l’instant, cela ne fait pas partie de mes urgences. Nous sommes déjà en contact régulier avec les élus locaux et surtout la Drac, en qui j’ai plus tendance à faire confiance, ils connaissent bien leur territoire. Mon combat actuel est de réussir à faire reconnaître l’état de catastrophe sanitaire, ce qui permettrait de récupérer les pertes d’exploitation » explique-t-elle.

Les festivals planchent sur différents "plans B"

Le festival de Saintes évalue actuellement les différentes alternatives, comme le report. « Cela ne vas pas être simple puisque tout le monde va essayer de reporter et il y aura donc un embouteillage de concerts. Nous réfléchissons aussi à la possibilité de faire le festival à huis clos et capter les concerts. Mais cela demande d’importants moyens techniques. Sinon, nous envisageons de passer directement à l’édition 2021 » conclut Odile Pradem-Faure. 

Même réflexe du côté de Nathalie Rappaport, directrice du festival de Saint-Denis qui a pour habitude d’être en relation avec la Drac Île-de-France. « C’est encore trop tôt pour me rapprocher de cette cellule, nous verrons plus tard. Pour l’instant, on se sent soutenus par la Drac » précise-t-elle. En attendant que les décisions soient prises, et ce sera peut-être le cas dans la foulée de l’allocution du Président de la République prévue lundi 13 avril.

En attendant, le festival de Saint-Denis, qui doit se tenir du 2 juin au 2 juillet prochain, travaille sur plusieurs alternatives : resserrer le nombre de jours, reporter de quelques semaines ou l’annulation totale. « Nous sommes en train de travailler pour voir si chaque scénario tient la route au niveau budgétaire » explique Nathalie Rappaport. La directrice estime qu’il est « trop tôt pour prendre une décision » puisque le festival, dont les concerts se déroulent pour la plupart dans la basilique de Saint-Denis, n’a besoin que de cinq jours de montage pour être opérationnel techniquement, « ce qui nous permet d’attendre un peu ». 

Pour Jean-Louis Grinda, directeur des Chorégies d’Orange, la création de cette cellule d’accompagnement lui faire dire que « tout n’est pas parfait mais cela a au moins le mérite d’exister ». Paul Fournier, de France Festivals, espère surtout que cette cellule d’accompagnement perdurera après la fin de l’état d’urgence sanitaire. « Il faudra rester vigilant longtemps après la fin de l’épidémie pour suivre les conséquences économiques des festivals, qui pourront notamment subir des baisses brutales de mécénat. Nous allons nous battre » lance-t-il.