Les caprices de Vladimir Horowitz racontés par le technicien en chef des pianos Steinway

Mis à jour le vendredi 21 août 2015 à 11h42

Franz Mohr a travaillé auprès des plus grands pianistes du XXe siècle, attentif à leurs envies, leurs colères, mais surtout à leurs pianos. Il raconte dans un long entretien son expérience mouvementée avec le pianiste Vladimir Horowitz.

Pour comprendre la personnalité complexe de Vladimir Horowitz , il suffit de demander à son plus proche collaborateur : Franz Mohr. Le technicien en chef des pianos Steinway a accompagné le pianiste pendant 24 ans, le temps d’appréhender au mieux le personnage qu’était Horowitz et de raconter quelques anecdotes aux personnes qui croisent son chemin, comme Bruce Duffie, journaliste américain.

Dans un long entretien, le journaliste questionne Franz Mohr sur les pianos, mais surtout sur les pianistes qu’il a côtoyés tout au long de sa carrière. Avant de devenir technicien en chef pour Steinway, Franz Mohr vit en Allemagne. Après une courte carrière comme violoniste qu’il arrête par souci de santé, il se met à étudier la révision de piano et part en 1962 à New-York rejoindre l’une des plus grandes maisons de pianos : Steinway & Sons. En trois ans à peine, il prend la place de son chef, Bill Hupfer.

Cette promotion soudaine lui donne l’occasion de travailler avec les plus grands pianistes du XXe siècle : Arthur Rubinstein, Rudolf Serkin, Glenn Gould ou encore Vladimir Horowitz.

Avant de lier une amitié avec ce dernier, le technicien apprend à comprendre la personnalité hors-norme du pianiste. « Il était difficile et avait une personnalité très complexe », confie le technicien.

« Vous ne saviez jamais quand il allait exploser et crier. Nous avons mis longtemps à devenir de bons amis. »

Leur première rencontre se fait quand FranzMorh est encore assistant de BillHupfer. Il l’accompagne réviser le piano du musicien, mais c’est une période où Horowitz ne se montre pas en public et se cloître pour faire des enregistrements. Au bout de quelques mois, tandis que Franz révise le piano de Horowitz, ce dernier décide de sortir de son isolement et descend voir le technicien. A partir de ce moment-là, FranzMohr sait que le pianiste l’aime bien.

Mais une fois que Horowitz décide d’apprécier une personne, c’est – à l’image de son personnage – très puissant. Franz Mohr était devenu « la personne la plus importante à ses yeux. »

Et pour cause, le technicien doit s’occuper de l’objet le plus précieux que possède Horowitz : son piano. D’ailleurs il n’en utilise pas qu’un : « Il a dû en jouer au moins six », se souvient Franz Mohr. Et le pianiste ne plaisante pas avec son instrument de travail, il faut qu’il sonne exactement comme il l’entend et n’autorise personne (à l’exception de Franz Mohr ) à le jouer.

« De toute sa carrière, une seule personne a joué sur le piano de Horowitz. C’était Murray Perahia, il était tellement flatté que Horowitz le laisse jouer. Mais après la première pièce, Horowitz est venu vers moi et m’a dit : “Franz, je suis désolé, mais je n’arrive pas à gérer ça“. »

Le pianiste ne bouleverse jamais son quotidien. Il donne un concert par semaine, le dimanche, et ne s’entraîne jamais ce jour-là. Et quand arrive le jour du concert, son technicien favori doit rester dans les coulisses. Franz Mohr se souvient du jour où Horowitz l’a autorisé à s’asseoir au premier rang lors d’un concert à l’Orchestra Hall de Chicago.

Après sa première pièce, une sonate de Haydn, le pianiste accourt en coulisses et demande son technicien. FranzMohr quitte la salle pour se précipiter auprès du musicien. Horowitz était furieux : « J’ai joué trop de mauvaises notes ! Quelqu’un a touché mon tabouret, c’est trop haut, beaucoup trop haut », fustige le pianiste.

Franz Mohr n’a pas d’autres solutions que de monter sur scène pour régler correctement le tabouret. A partir de ce jour, il ne quittera plus jamais les coulisses pendant les concerts de Horowitz.

En 1992, soit trois ans après la disparition de Horowitz, Franz Mohr prend sa retraite. Il publie un livre en 1996 : Ma vie avec les plus grands pianistes où il raconte toutes ses anecdotes de concert et de coulisses au milieu des plus célèbres musiciens du XXe siècle.

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