Vivants, frétillants et actuels, les cabarets français se transforment

Plus d’un mois après la mort de Michou, figure mythique du cabaret, comment se porte ce secteur essentiel de la culture en France ? Passage en revue, des institutions historiques de Paris aux nouveaux cabarets en région.

Vivants, frétillants et actuels, les cabarets français se transforment
Martin Dust (au centre en noir) et son Cabaret de Poussière au Zèbre de Belleville à Paris, © AFP / Raphael Kessler / Hans Lucas

C’était le 26 janvier dernier, Michou nous quittait à l’âge de 88 ans. L’homme en bleu, le Prince des cabarets, le dernier dinosaure d’une époque désormais révolue, était la personnalité qui incarnait le mieux ce monde de la fête et de la nuit en France. Pendant plus de 60 ans, il a dirigé le Cabaret Michou dans le quartier de Montmartre, un temple du transformisme qui a influencé la plupart des autres cabarets de France. 

Avec sa disparition, est-ce la fin d’une époque pour le cabaret en France ? Pour le Cabaret Michou, la vie devrait continuer. Si le cabaretier avait annoncé dans ses mémoires qu’il souhaitait que son établissement ferme après sa mort, sa nièce a indiqué que le cabaret resterait ouvert.  

Pour les autres établissements de la capitale, la mort de Michou ne changera pas grand-chose. Les institutions comme le Moulin Rouge, le Lido ou le Crazy Horse, sont des grosses machines bien huilées qui ont peu en commun avec des établissements plus petits et intimes. D'autant plus que des nouveaux cabarets apparaissent chaque année, un renouveau constaté par Daniel Stevens, délégué général du syndicat national des cabarets et des music-halls. « Chaque mois, j’ai au moins deux demandes d’informations de personnes qui souhaitent ouvrir un nouveau lieu, explique-t-il. C’est un bon indicateur pour estimer que le secteur se porte bien et se renouvelle ». 

Paris n'a pas le monopole du cabaret

La plupart ouvrent en région. Sur les quelques 220 cabarets qui existent en France, seulement 34 se trouvent à Paris. C’est donc en dehors de la capitale que la vitalité du milieu se mesure actuellement. Le plus grand cabaret de France se trouve d’ailleurs au nord de Bordeaux, l’Ange bleu et ses deux salles qui peuvent accueillir 1 200 et 400 personnes. Alors que les salles de spectacle vivant sont généralement en cœur de ville, les cabarets en région sont pour la plupart situés en périphérie, voire à plusieurs dizaines de kilomètres des villes, en pleine campagne. 

« Le cabaret a besoin de place, explique Laurent Descaves, fondateur et directeur des cabarets Voulez-vous. Premièrement dans la salle, que ce soit pour les clients qui généralement mangent à table - et nous tenons à ce que ce soit confortable - ou sur scène avec des numéros d’acrobates qui demandent une grande hauteur sous plafond, et deuxièmement, il faut un grand parking pour accueillir tout le public ». Il faut bien sûr ajouter à cela le prix de l’immobilier. 

Laurent Descaves incarne cette nouvelle génération de cabarets qui fleurissent un peu partout en France ces quinze dernières années. En 2009, il ouvre le Voulez-vous à Ingré dans le Loiret, à moins de dix kilomètres du centre-ville d’Orléans. Cinq ans plus tard, c’est dans la banlieue de Lyon qu’il ouvre son deuxième établissement Voulez-vous. Laurent Descaves décrit ses spectacles comme modernes et dans l’ère du temps. 

« Quand nous nous sommes lancés, j’avais 30 ans et nous avons tout simplement conçu le spectacle que nous voulions voir. Nous n’avons pas reproduit ce qui se faisait déjà partout ailleurs. Beaucoup d’établissements sont fiers de dire que chez eux rien n’a changé depuis un siècle, mais ça ne m’intéresse pas. Il faut proposer des spectacles en lien avec son temps » explique Laurent Descaves. Son dernier spectacle Utopia, parle justement de l’omniprésence du numérique et des réseaux sociaux. 

« J’aurais pu me contenter de la faire la plume, du strass et du topless. Et ça aurait certainement marché. Mais ce n’est pas notre conception artistique du cabaret. On veut raconter des histoires. Aujourd’hui nous sommes contents de nous parce que ça a payé. Ca n’a pas été simple au début et c’était financièrement très peu intéressant mais au bout de dix ans, ça y est, ça fonctionne » poursuit Laurent Descaves, qui est actuellement en train d’ouvrir un troisième cabaret Voulez-vous à côté de Bergerac, en Dordogne. En 2019, ses deux établissements ont accueilli 42 000 personnes, avec un âge moyen de 40 ans. Un public principalement d’actifs constitué à 65% par les comités d’entreprises. 

La cabaret, lieu interlope

A Paris aussi, le renouveau du cabaret s’observe. Loin des revues traditionnelles proposées par le Moulin Rouge ou le Lido, des établissements renouent avec une forme plus traditionnelle de cabaret. On peut citer Madame Arthur et ses artistes transformistes qui attirent un public plus jeune et branché qu’ailleurs. 

Il y a aussi le Cabaret de Poussière, qui chaque début de mois élit domicile au Zèbre de Belleville dans le XIe arrondissement de la capitale. A chaque fois un spectacle renouvelé, des chansons, des numéros subversifs, revendicatifs, inspirés par l’actualité. Ces jours-ci, on y parle de l’affaire Polanski, des luttes de la communauté LGBT ou d’appropriation culturelle. A la tête du Cabaret de Poussière, Martin Dust qui revendique une forme « traditionaliste » de ce milieu. 

Pour lui, les grandes revues importées de Las Vegas ont fait disparaître peu à peu les formes originelles du cabaret. Au point que les spectacles comme ceux Moulin Rouge apparaissent aujourd’hui comme étant une forme historique, alors que c’est l’une des plus récentes.

« Par définition, le cabaret est très interlope. C’est un lieu de rencontre intermédiaire où le bourgeois peut venir voir et écouter ce qui se passe dans la rue, sans trop risquer d’y perdre son portefeuille. On vient s’encanailler un peu et c’est surtout un lieu de prise de parole énorme. Nous avons un point de vue et nous n’avons pas peur de le montrer » explique Martin Dust. Il décrit le cabaret comme étant un art « vivant, frétillant et actuel ». 

Le secteur se porte plutôt bien et représente environ 250 millions d’euros de chiffre d’affaires par an, soit un quart de ce que génère le spectacle vivant. Ces établissements, à l’économie entièrement privée et fragile, ont dû affronter plusieurs difficultés ces derniers temps, comme les attentats de Paris, les manifestations des gilets jaunes, les grèves contre la réforme des retraites et, en ce moment, l’épidémie de coronavirus. Les cabarets parisiens constatent actuellement une baisse de 30% des réservations par rapport à la normale.