Au Mans, une association pour sauvegarder les sons en voie d'extinction

Une association du Mans s’est fixée pour mission de collecter le patrimoine sonore industriel. Moteurs de vieilles voitures, bruits d’avion de la Seconde Guerre mondiale ou appareils photo du début du XXe siècle, ces passionnés enregistrent ces sons avant qu’ils ne disparaissent complètement.

Au Mans, une association pour sauvegarder les sons en voie d'extinction
Sur le tarmac de l'aéroport d'Angers, Antoine Châron (à droite) discute avec un passionné d'aviation et ancien pilote, avant de procéder aux enregistrements des sons générés par l'avion, © Radio France / Victor Tribot Laspière

Parce que le patrimoine n’est pas seulement une histoire de vieilles pierres, une association mancelle s’est lancée dans une entreprise aussi belle qu’utopiste : la collecte des identités sonores industrielles. L’ASPSI (Association de Sauvegarde du Patrimoine Sonore Industriel) a vu le jour il y moins de deux ans à la suite d’une idée d’Antoine Châron

Ce designer sonore travaille majoritairement pour le secteur de la construction automobile et a pris conscience que « certains véhicules anciens ne savaient plus être démarrés ou conduits que par une poignée de personnes. Dans quelques années, on pourra donc toujours regarder ces bolides, mais plus personne ne saura le son qu’ils produisaient ».

Avec trois amis, il a donc décidé de créer cette association pour tenter d’archiver le plus de sons possibles, avant qu’ils ne disparaissent. Après avoir enregistré les sons de vieux appareils photo, de machines provenant de la collection d’un musée de la musique mécanique ou de vieilles Citroën des années 1930, deux membres de l’association se sont attaqués à l’aviation. 

Le rendez-vous est pris le samedi 6 septembre à Espace Air Passion, le deuxième plus grand musée consacré à l’aéronautique de France, situé à l’aéroport d’Angers. Ce jour-là, Antoine Châron et Florian Sau, photographe, sont venus enregistrer les sons de deux avions, un Storch et un Piper, tous deux utilisés pendant la Seconde Guerre mondiale. 

Ce musée possède plus de 180 avions ou planeurs dont un certain nombre est encore en état de voler. Guidés par plusieurs membres de l’association, les deux chasseurs de patrimoine sonore installent leurs micros autour du Piper, un avion américain datant de 1943. Sur le tarmac, ils commencent par prendre les sons à l’arrêt : dévissage-vissage du bouchon du réservoir, brassage de l’hélice pour répartir l’huile dans le moteur, manipulation des ailerons. 

Sur le tarmac de l'aéroport d'Angers, Antoine Châron enregistre le son du moteur d'un Piper, avion américain de 1943
Sur le tarmac de l'aéroport d'Angers, Antoine Châron enregistre le son du moteur d'un Piper, avion américain de 1943, © Radio France / Victor Tribot Laspière

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Son du moteur d'un Storch, avion allemand de 1944

Puis ils enchaînent avec la mise en route du moteur, et notamment le dialogue entre le pilote et la personne qui lance l’hélice à la main. Une opération délicate qui peut s’avérer fatale pour les doigts du lanceur d’hélice. Le moteur finit par vrombir, mise des gaz, décélération puis arrêt. Le duo de l’ASPSI use du même langage qu’au cinéma : « silence demandé », « action », « coupé », etc. L'association pousse même le vice plus loin en s'offrant un tour d'avion avec des micro spéciaux pour enregistrer en binaural, c'est-à-dire avec un son 3D qui donne l'impression à l'auditeur de se trouver lui-même dans le cockpit. 

En plus du son, l'ASPSI prend également des photos et des vidéos, afin de permettre au grand public d’associer un objet à un son. « Si l’objet sonore est le produit final, il faut également conserver tout ce qui l’entoure. Cela peut-être un geste, un dialogue, une posture. Nous interviewons également les passionnés qui s’occupent de conserver ces vieux véhicules ou objets afin de garder une trace de leur témoignage et de leur savoir-faire » explique Antoine Châron. 

En plus de l’intérêt porté à des sons individuels, l’association se pose aussi la question du son global, des paysages sonores du passé, du présent et du futur. « Ces paysages sonores évoluent constamment. Parce que l’industrie a changé mais aussi la nature, la faune, les oiseaux qu’on entend de moins en moins. La sauvegarde de ces paysages sonores est un sujet aussi important que ceux de demain » poursuit le président de l’association. 

Espace Air Passion, musée de l'aéronautique à Angers. Les deux membres de l'association pour la sauvegarde du patrimoine sonore industriel font l'interview d'un ancien pilote et passionné d'aviation
Espace Air Passion, musée de l'aéronautique à Angers. Les deux membres de l'association pour la sauvegarde du patrimoine sonore industriel font l'interview d'un ancien pilote et passionné d'aviation, © Radio France / Victor Tribot Laspière

Archivage et plaisir acoustique

Passé par le conservatoire en classe d’acousmatique et d’électroacoustique, Antoine Châron ne peut séparer la nécessité de sauvegarder un patrimoine, de celle de s’émouvoir de la beauté des sons en eux-mêmes. « Prenez par exemple le bruit d’une vieille Citroën B14 de 1928, le son de la manivelle qui tourne pour démarrer le moteur avec des compresseurs qui s’activent, si on ne nous dit pas qu’il s’agit d’une voiture, on se retrouve face à un son concret, très riche et très intéressant. Il y a clairement un attrait purement esthétique pour ces sons uniques, qu’on ne peut pas reproduire synthétiquement et qui risquent de disparaître totalement dans un futur proche » indique Antoine Châron. 

Située au Mans, l’association a la chance de pouvoir bénéficier des nombreux équipements de pointe en recherche acoustique concentrés dans la préfecture de la Sarthe. Le pôle acoustique du Mans regroupe en effet plus de 200 chercheurs et est une référence au niveau international. L’ASPSI a pu utiliser des chambres anéchoïques – lieux entièrement insonorisés – et y faire entrer de vieilles automobiles pour enregistrer les bruits générés sans aucune interférence. 

L’ASPSI a mis en ligne une base de données qui concentre tous les objets archivés depuis le début de leurs activités. Des fichiers sons, des photos, parfois des vidéos et un texte explicatif permettent de comprendre rapidement le contexte. 

« Mon rêve serait que dans 100 ans, des personnes prennent la relève pour continuer à compléter la base de données » s’enthousiasme Antoine Châron. Pour l’instant, l’association a pu bénéficier d’aides de la ville du Mans, notamment pour acheter du matériel audio. L’ASPSI ne s’interdit pas de penser à un potentiel modèle économique pour l’avenir, qui permettrait de financer les activités de l’association, comme monnayer l’usage de certains sons qui pourraient intéresser le cinéma ou le jeu vidéo.