Leonard Slatkin en tournée avec l'ONL au Japon : "le public japonais a une qualité d'écoute incroyable"

Le chef américain Leonard Slatkin et son Orchestre national de Lyon sont actuellement en tournée au Japon. 7 concerts dans les plus prestigieuses salles du pays avec un programme centré sur la musique de Maurice Ravel. Ce natif d'Hollywood nous parle des secrets d’une tournée, de son rapport au Japon, et de son ami John Williams. Entretien.

Leonard Slatkin en tournée avec l'ONL au Japon : "le public japonais a une qualité d'écoute incroyable"
Leonard Slatkin accueille des fans japonais en coulisse. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

France Musique : Cela fait maintenant une semaine que cette tournée au Japon a débuté, vous venez de terminer votre troisième concert dans le mythique Suntory Hall. Comment vivez-vous cette tournée ?

Leonard Slatkin : Nous avons commencé par le nord du Japon à Sapporo, puis direction le sud à Osaka et Nara. Et nous voilà à Tokyo pour trois concerts. Jusqu’à présent, tout se passe admirablement bien. Nous sentons que le public est très enthousiaste, l’orchestre a un son terrible et je sens que nous passons tous un moment merveilleux. Deux musiciens sont tombés un peu malades mais rien de grave heureusement, et ce sont des choses qui arrivent très souvent en tournée. D’une manière générale, je sens que les musiciens sont vraiment enchantés de la façon dont cette série de concerts se passe. Et puis tout est si bien organisé, ici, au Japon.

Il est courant d’entendre qu’une tournée a des effets très bénéfiques sur un orchestre. Le fait de répéter plusieurs soirs de suite le même programme permet de travailler le son en profondeur. Voyez-vous les choses de cette façon ?

En effet, nous avons cette occasion de jouer plusieurs fois la même musique mais nous devons tous les jours jouer dans une salle différente et donc nous adapter à une acoustique différente. Pour moi, il s’agit de l’un des plus gros défis d’une tournée. Devons-nous nous adapter à cette acoustique ou au contraire y apporter notre son depuis l’auditorium de Lyon ? La réponse est - bien entendu - un subtil mélange de ces deux solutions. C’est pourquoi nous faisons toujours un filage avant chaque concert, afin de nous habituer à cette acoustique. Mais je ne veux pas non plus que l’orchestre perde sa personnalité. Nous faisons alors des petites modifications, nous allons parfois jouer un peu plus fort ou peu plus doux.

Il faut également prendre en compte le fait qu’au moment du filage, la salle est vide. Lorsque le public est présent, il y a souvent une grande différence. À cela peut s’ajouter un autre problème, celui de jouer le même programme trop de fois à la suite. Le danger est donc qu’une routine s’installe et nous fasse perdre notre spontanéité. Lorsque je sens que cela arrive, je me mets à changer les tempos sans prévenir les musiciens. Tout le monde se demande alors « que va-t-il faire maintenant ? » et cela ramène immédiatement l’excitation du début.

Vous vous êtes plusieurs fois produit au Japon avec l’Orchestre national de Lyon et d’autres orchestres. Qu’est-ce qui selon vous fait que le public japonais est si différent du public occidental ?

Le public japonais peut paraître un peu timide au premier abord. On n'entend pratiquement jamais personne tousser, ni bouger. A certains moments, on pourrait presque avoir l'impression que certains dorment alors qu'en fait ils se concentrent très fort sur la musique. Ils ont une qualité d'écoute incroyable.

Ce n'est pas un public très démonstratif. Il n'y aura jamais de standing ovation, il ne tapera pas sur le sol avec ses pieds, mais on peut vraiment sentir ce qu'il est en train de vivre. C'est très intense. Ce qui est différent ici, c’est qu’après chaque concert, des séances de dédicaces sont organisées. Nous y allons tous les deux avec le soliste pour signer des programmes et des disques. Et à chaque fois, il y a des files de plus de 300 personnes. J’en ai des courbatures dans le bras et la main (rires ). Cela montre à quel point le public japonais aime la musique et ceux qui la joue.

Leonard Slatkin pose avec des fans japonais à l'issue d'un concert John Williams au NHK Hall de Tokyo. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
Leonard Slatkin pose avec des fans japonais à l'issue d'un concert John Williams au NHK Hall de Tokyo. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

Il est intéressant de constater cette passion pour la musique classique au Japon alors que son arrivée est très récente, de la fin du XIXe siècle et surtout depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit tout de même d’un répertoire plutôt restreint, des grandes œuvres très connues et jouées en permanence. Sentez-vous que le public japonais puisse se mettre à aimer des œuvres moins connues et plus contemporaines ?

Je travaille régulièrement avec l’Orchestre symphonique de la NHK. Et puisqu’il s’agit d’un orchestre de radio, la programmation ne dépend pas vraiment de la vente des billets. Je peux me permettre d’être un peu plus aventureux dans mes choix de programme. Quand vous partez en tournée avec orchestre, c’est différent. Il y a une double attente de la part du producteur et du public, donc nous devons en effet présenter un répertoire plutôt conservateur. Le plus important est qu’il veut entendre de la part d’un orchestre français de la musique française. Mais nous ne jouons pas que du répertoire français, nous avons également de la musique allemande avec une ouverture de Brahms, un concerto de Bruch joué par Renaud Capuçon. Nous jouons aussi la musique de John Williams dans un programme en alternance.

Pourquoi ce choix de jouer la musique de John Williams, de la musique typiquement hollywoodienne avec un orchestre français ?

Il y a une raison tout à fait logique. La ville de Lyon est le lieu de naissance du cinéma, inventé par les frères Lumière, je suis né à Hollywood et John Williams est l’un de mes meilleurs amis. La connexion s’est donc faite naturellement. L’orchestre joue cette musique tellement bien, et c’est si amusant à faire.

Parlez-nous de votre choix des œuvres de Ravel qui constituent le fil rouge de cette tournée.

Pour cette tournée japonaise, nous jouons sa transcription des Tableaux d’une exposition, sur laquelle j’ai moi-même effectué quelques changements. Au programme également, la Rapsodie espagnole, une suite issue de Daphnis et Chloé et une pièce moins connue, même de la part du public français, Valses nobles et sentimentales. Nous avons choisi cette œuvre pour montrer au public un visage de Ravel qu’il ne connaît peut-être pas. Donc pour faire écho à votre question tout à l’heure, nous faisons en quelque sorte le pari de présenter quelque chose d’aventureux au public japonais.

Leonard Slatkin sur la scène du Suntory Hall de Tokyo quelques heures avant le concert. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
Leonard Slatkin sur la scène du Suntory Hall de Tokyo quelques heures avant le concert. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

Les tournées sont très appréciées des musiciens, mais cela peut aussi être très fatigant. Vous changez tous les jours d’hôtel et de salle. Comment gérez-vous la fatigue ?

Il n’y a pas de secret. Vous entrez sur scène, vous vous dirigez vers le podium et, au moment où vous faites un geste de la main pour débuter le concert, la fatigue a disparu. La musique prend le dessus sur tout le reste. J’ai la chance de ne jamais être stressé avant un concert, cela ne fait même pas partie de mon vocabulaire. Je garde toujours en tête qu’il y a ces 2 000 personnes ou plus qui viennent vous écouter et - plus important encore - parmi ces personnes il y en a certainement qui assistent à un concert pour la première fois. C’est à ce public que je veux m’adresser en particulier.

Comment rendre ce moment inoubliable et donner l’envie à ces personnes de recommencer ? C’est à ça que je pense lorsque je suis en tournée, et à chaque concert d’ailleurs.

Imaginez les musiciens et les chanteurs d’une comédie musicale qui se produisent jusqu’à 8 fois par semaine dans le même spectacle tous les jours pendant 2, 3 ou 4 ans ! Quand je leur demande comment ils arrivent à faire cela, ils me répondent que le public est à chaque fois différent. Et quand bien même la représentation serait absolument identique à celle de la veille, cette joie de toucher un public différent à chaque fois est le meilleur remède à la fatigue que je connaisse.

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