Léo Ferré, le passionné de musique classique

Il aurait eu 100 ans aujourd’hui, le 24 août 2016. Léo Ferré, à qui l’on doit, entre autres, Jolie môme et Ton style, était un passionné de musique classique et a consacré une grande partie de sa vie à cet art qu’il chérissait, en dirigeant plusieurs orchestres symphoniques et en composant diverses œuvres lyriques.

La première fois qu’il dirige un orchestre, Léo Ferré a seulement cinq ans. Installé sur les remparts de Monaco-Ville, le jeune garçon joue au chef face à des musiciens imaginaires : « J’avais l’âge de Mathieu mon fils / Ohé Mathieusalem ! / Je dirigeais alors des orchestres fantômes / Et le batteur n’en croyait pas ses tambourins / C’était moi, le batteur, et puis le violoncelle / Et l’alto et la flûte et puis le cor anglais / J’inventais des sons vierges à la rue ma copine ». Un goût précoce pour le classique qui se concrétise deux ans plus tard, lorsque Léo Ferré commence à chanter au sein de la Maîtrise de la cathédrale de Monaco et découvre la polyphonie, Giovanni Pierluigi da Palestrina et Tomás Luis de Victoria. Mais son premier grand choc musical, Léo Ferré le ressent véritablement lorsqu’il entend pour la première fois les notes de la 5e de Beethoven, alors qu’il déguste un chocolat chaud avec sa mère dans une crémerie. La musique du compositeur allemand bouleverse l’enfant : « Tu parlais à un fantôme, ce jeudi-là, ma pauvre maman ». Par la suite, c’est grâce à son oncle, violoniste professionnel et secrétaire général de la salle de musique du Casino de Monte-Carlo, que le jeune Léo Ferré assiste à de nombreux concerts et forge sa passion. En coulisses, il regarde Toscanini diriger l’ouverture Coriolan de Beethoven et rencontre celui qui deviendra son compositeur vénéré, Maurice Ravel.

Une passion contrariée

Pourtant, il ne sera pas simple pour Léo Ferré de pratiquer cette musique qu’il aime tant. Comme l’écrit Louis-Jean Calvet dans sa biographie de l’artiste, le chanteur a eu une « éducation musicale en dent de scie ». Au collège Saint-Charles de Bordighera il apprend les bases du solfège, puis prend quelques cours de piano, mais son père refuse de l’inscrire au Conservatoire parce que « la musique ne nourrit pas son homme ». Face à ce manque de soutien, Léo Ferré se sent incompris : « J’ai caché la musique comme on cache un amour d’enfant ». Mais sa passion devient trop forte et dévore le reste lorsqu’il arrive à Paris pour suivre des études de droit et de sciences politiques. De retour à Monaco, il se remet au piano et compose un Ave Maria pour orgue et violoncelle à l’occasion du mariage de sa sœur. Où le chanteur a-t-il appris l’orchestration et les bases de l’harmonie ? Cette question, Robert Belleret la pose dans son ouvrage Léo Ferré, une vie d’artiste, sans trouver de réelles réponses. S’il prend des leçons de composition chez Leonide Sabaniev, ancien élève d’Alexandre Scriabine, c’est surtout en écoutant et en observant les musiciens que Léo Ferré affirme s’être imprégné de la technique musicale.

Un amour permanent

Léo Ferré revient régulièrement à son premier amour, la musique classique, tout au long de son immense carrière. Alors qu’il fait ses débuts dans la chanson à Paris, il se plonge dans l’écriture et l’orchestration d’un opéra pour le présenter au concours Verdi organisé à la Scala de Milan. La Vie d’artiste raconte de façon satirique ses déboires en tant que jeune débutant. L’œuvre est refusée au concours mais des chansons que l’on retrouvera plus tard dans le répertoire de l‘artiste en sont directement extraites, comme Le plus beau concerto ou En amour. Après ce premier échec, Léo Ferré se lance dans la composition d’un oratorio sur le poème d’Apollinaire, La Chanson du mal aimé. Une œuvre qu’il rêve de diriger lui-même comme il le confie au prince Rainier de Monaco venu assister à l’un de ses concerts à l’Arlequin. Ce dernier lui propose de créer la pièce en 1954 à l’opéra de Monte-Carlo, en y ajoutant une symphonie. La soirée est un triomphe.

Un accueil mitigé

Des succès, la musique classique n’en apportera cependant pas toujours à Léo Ferré. En 1956 il compose un feuilleton lyrique, La Nuit, pour accompagner un ballet de Roland Petit. Le spectacle est très mal accueilli par la critique, ce qui affecte profondément l’artiste, mais ne le décourage pas. Léo Ferré va diriger à plusieurs reprises des orchestres symphoniques dans des spectacles qui mêlent son répertoire à deux oeuvres classiques qui lui sont chères : l’ouverture Coriolan de Beethoven et le Concerto pour la main gauche de Ravel. En 1975, Léo Ferré s’installe au palais des Congrès pour une série de 25 concerts avec les 140 musiciens de l’Orchestre Pasdeloup qui reprennent ce programme sous sa direction. Le succès public est certain, Léo Ferré fait salle comble tous les soirs, mais la critique est extrêmement divisée, comme le démontre l’article de Jean Cotte paru dans France Soir intitulé « Beethoven assassine Ferré » : « Je ne lui trouve aucune circonstance atténuante. D’ordinaire ce sont des gamins en culotte courte qui s’improvisent ainsi chefs d’orchestre. » Léo Ferré est blessé, mais continuera jusqu’à la fin de sa vie à se jouer des codes et à diriger des orchestres symphoniques, lui qui disait que « conduire un orchestre est la plus belle chose qui soit au monde, ce sont les anges qui passent. C’est comme faire dix mille fois l’amour. »

Un critique exalté

Les connaissances de Léo Ferré en musique classique s’illustrent également dans l’activité de critique musical que le chanteur a exercé. Dans les années 50 il anime sur Paris-Inter une série d’émissions sur la musique classique intitulées Musique Byzantine. Il y aborde des questions techniques, comme la tonalité ou la fugue, et partage aussi son point de vue sur la musique, qui est pour le moins tranché. Ainsi, s’il ne cesse de faire les éloges de ses idoles Beethoven et Ravel (qu’il considère comme étant « le dernier des grands musiciens »), son ton se fait beaucoup plus véhément lorsqu’il s’agit d’aborder la musique contemporaine, qu’il déteste. Léo Ferré est lapidaire quand il parle d’Arnold Schoenberg et de Pierre Boulez : « Les atonalistes (…) me font penser à des funambules qui ratent d’un centième de seconde le saut de la mort et qui viennent s’écraser sous les yeux de la foule terrorisée ». Mais malgré ses avis catégoriques et un certain conservatisme, sa plume y est fascinante, et ses émissions témoignent d’un amour profond, inconditionnel et passionné pour la musique classique qui toute sa vie l’empêchera dira-t-il « d’être complètement incroyant ».

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