Le Quatuor à plectres de France : « Quand on joue de la mandoline, on est obligé d’être militant »

En concert au festival de Chaillol, le Quatuor à plectres de France alternait pièces de Debussy et de Poulenc et compositions de Francis Lai, Claude Bolling, Vladimir Cosma ou encore Richard Galliano. Rencontre avec la "French Mandolin Connexion".

Le Quatuor à plectres de France : « Quand on joue de la mandoline, on est obligé d’être militant »
Le Quatuor à Plectres de France, © Alexandre Chevillard

Vendredi 4 août, le Quatuor à plectres de France jouait dans la petite église de Saint-Michel-de-Chaillol (Hautes-Alpes) Mandoline de Debussy, Sérénade de Poulenc, 3 pièces de Jean Françaix, Hymne Oumanpien de Vincent Beer-Demander, mais aussi quatre pièces composées spécialement pour Vincent Beer-Demander et son quatuor : French suite de Francis Lai, Encore de Claude Bolling, Triptyque de Vladimir Cosma et Umoresca de Richard Galliano.

Rencontre avec la « French Mandolin Connexion » : Vincent Beer-Demander (mandoline), Cécile Duvot (mandoline), Fabio Gallucci (mandole) et Grégory Morello (guitare) après une heure trente de musique ponctuée d’histoires et d’anecdotes.

France Musique : Vous avez l’air heureux de votre concert !

Tous : Très heureux !

Vincent Beer-Demander : Très content… déjà d’être à Chaillol depuis quatre jours, et d’avoir donné ce premier concert, avec des créations, et un public qui nous a rendu beaucoup par rapport au travail qu’on a fait.

Depuis combien de temps venez-vous à Chaillol ?

Vincent Beer-Demander : Personnellement, ça fait longtemps puisque j’ai créé la classe de mandoline au conservatoire de Marseille en 2009, et la même année on a créé la classe au stage (le stage de musique proposé chaque année par le festival de Chaillol, ndlr). J’ai donc commencé à venir en tant que professeur, et comme je fais aussi partie de l’Ensemble C barré, qui est en partenariat depuis près de sept ans avec Chaillol, je joue régulièrement ici depuis.

Fabio Gallucci : Pour ma part, ça fait maintenant quatre ans. Depuis deux ans, je remplace Vincent au stage de mandoline, et je suis également venu pour un projet autour de la musique napolitaine en juin.

Grégory Morello : Pour moi c’est le baptême. Il y a une grande générosité. C’est un plaisir d’être accueilli comme ça, tout est fait pour que l’on puisse s’exprimer artistiquement.

Cécile Duvot : La toute première fois ! C’est un superbe festival, il y a un côté familial que reflète le concert de ce soir. On est tellement bien reçu que tout devient facile. Et la salle était comble ce soir, attentive et réceptive à tout ce que l’on faisait, cela donne envie de faire encore plus de choses.

Fabio Gallucci : C’est vrai que c’est un grand plaisir. Il y a une qualité d’écoute de la part du public qui est merveilleuse.

Vincent Beer-Demander
Vincent Beer-Demander, © Alexandre Chevillard // Festival de Chaillol

La qualité d’écoute vient aussi de votre faculté à partager, est-ce que vous jouez ensemble aussi pour cette raison ?

Vincent Beer-Demander : Absolument ! L’idée du Quatuor à plectres de France, ce n’est pas de faire un quatuor lambda avec des solistes, c’était de réunir des amis, des compagnons. Notre guitariste Grégory Morello est le petit-fils de mon premier professeur de mandoline, dont j’ai commencé l’apprentissage à huit ans. J’ai connu Fabio Gallucci quand on était au conservatoire en région parisienne, en même temps que Cécile Duvot. On a en commun notre professeur Florentino Calvo, un grand maître de la mandoline. Dès le début, l’étincelle était là, on s’est dit « il faut qu’on fasse de la musique ensemble ». On doit toujours travailler pour trouver de nouveaux répertoires mais le réflexe du vivre-ensemble est là. On fait sonner ensemble nos instruments, on est militants. Quand on joue de la mandoline, on est obligé d’être militant. Si on défend un nouveau répertoire, on va avoir une ferveur particulière, « cette pièce-là, on l’a écrite pour nous » et on veut la partager.

Ce qui est aussi fédérateur, c’est qu’on a choisi comme point d’ancrage la musique française. On écoute tous les quatre du jazz, de la musique brésilienne, du tango, du fado… mais on a bien conscience que la musique française est extrêmement riche, que les compositeurs du XXe siècle ont fait école. Debussy, Fauré, Ravel, Poulenc, qu’on a présenté ce soir, mais aussi tous les compositeurs qui se revendiquent de ces influences : Vladimir Cosma, Claude Bolling, Richard Galliano, Francis Lai, Jean-Claude Petit… des gens qui ont pris le créneau des musiques de films. Ce sont de grands compositeurs, de grands musiciens qui sont pétris de cette culture française. Pourquoi Vladimir Cosma est-il venu en France ? Parce qu’il était amoureux des musiques de Ravel et de Debussy. Le point de départ du Quatuor à plectres de France, c’est ça, « on vous donne notre musique, c’est aussi votre musique ». Elle fait partie de la mémoire collective. Vladimir Cosma, c’est Alexandre le bienheureux, c’est le Grand blond, c’est La Boum, Francis Lai c’est Love Story, c’est aussi Montand… et tout cela appartient au patrimoine français, ils sont là, en vie, on a la chance de les rencontrer, de travailler avec eux, c’est formidable.

Céline Duvot : C'est vrai que c’est notre patrimoine. Ce soir, je pense que les gens avaient en effet les musiques et les films en tête…

Vincent Beer-Demander : Même si on a joué des œuvres originales et totalement inédites ! Ces compositeurs ont tellement développé leur langage qu’à la première note de Francis Lai, c’est du Francis Lai. On est dans son univers, il nous emporte dans cette sorte de néo-romantisme, cette générosité. Comme Vladimir Cosma, avec cette maîtrise des formes, et en même temps toujours cet humour fin et un fort dessin rythmique. Et quand on écoute Galliano, ça « sent » Richard Galliano.

Vous ne vous contentez pas d’aimer cette musique, vous aimez également la raconter…

Vincent Beer-Demander : J’aime la raconter, et ça fait rigoler quand je dis « quand on croise Vladimir Cosma, c’est vraiment comme rencontrer Antonio Vivaldi », on rencontre un grand musicien, quelqu’un qui est un génie. Et nous, musiciens, on se nourrit de ces rencontres. Pour ma part, la rencontre avec Vladimir Cosma a bouleversé ma vie et a permis, en ricochet, de m’ouvrir les yeux sur le champ des possibles. Oui, Claude Bolling est en vie, allons le voir. Oui, Jean-Claude Petit est là, allons le voir. Ils ont le pouvoir d’écrire de la musique merveilleuse, ils ont aussi besoin d’interprètes et de gens passionnés. Un jour Vladimir (Cosma) m’a dit une chose qui m’a marqué : « quand j’étais jeune, à 15-16 ans, j’écoutais la musique de Prokofiev, de Rachmaninov, de Ravel, et je me disais que c’était inutile d’écrire, ils avaient déjà tout dit, tout fait. C’est parce que j’ai croisé des gens comme vous que j’ai été encouragé à écrire », donc le binôme compositeur-interprète est primordial. Nous sommes un faisceau entre le compositeur et le public.

Et vous apportez un peu plus encore, en racontant pendant vos concerts ces petites anecdotes qui font rire le public…

Vincent Beer Demander : (rires) Oui, mais parce que ce sont des gens formidables ! Claude Bolling, Francis Lai… Ils ont un esprit, un humour… ça fait 50 ans qu’ils sont là, 50 ans qu’ils écrivent de la musique tous les jours, c’est leur vie.

Grégory Morello : Je crois que ce qui intrigue le public, c’est que très souvent, on joue la musique de compositeurs qui ne sont plus en vie depuis longtemps. Là, les gens sont friands de toutes les anecdotes que raconte Vincent (Beer-Demander).

Cette osmose avec le public est-elle propre à Chaillol ?

Fabio Galluci : Ici, il y a une habitude d’écoute qui a été construite au fil des années. Le public a une vraie capacité à rentrer dans la musique. Je dirais plus qu’ailleurs.

Vincent Beer-Demander : C’est vrai que ce soir, par exemple, il n’y a pas eu d’applaudissements sur les trois premières pièces. Parce que le public sentait que ce n’était pas le moment d’applaudir. Ils ont applaudi à la troisième, exactement là où il fallait.

Cécile Duvot : C'est exactement ce qu’on avait pensé, en plus !

Vincent Beer-Demander : C'est vraiment un public particulier. On le doit à Michaël Dian (fondateur et directeur du festival de Chaillol, ndlr) qui fait un travail didactique énorme, un travail de transmission directement lié à ses parents, sur l’académie et le stage, qui existaient dix ans avant la création du festival. C’est un public de choix…