La vente du Conservatoire d'art dramatique de Paris fait grincer des dents

Afin de financer les travaux de la future Cité du théâtre, le ministère de la Culture envisage de vendre une partie du Conservatoire d'art dramatique. Construit en 1784, le bâtiment accueillait également le conservatoire de musique jusqu'en 1946. Sa vente provoque une vive opposition.

La vente du Conservatoire d'art dramatique de Paris fait grincer des dents
Un cours de théâtre dans la célèbre salle Louis-Jouvet du Conservatoire national supérieur d'art dramatique de Paris, © AFP / François Guillot

Si certains bâtiments historiques vont pouvoir bénéficier de l'argent récolté à l'occasion du loto du patrimoine, de nombreux autres monuments n'auront pas cette chance. C'est le cas du Conservatoire national supérieur d'art dramatique, situé dans le IXe arrondissement de Paris. Lieu chargé d'histoire, construit en 1784, il accueillit le conservatoire de musique jusqu'en 1946. C'est ici qu'on fit entendre les symphonies de Beethoven pour la première fois en France ou qu'Hector Berlioz exerça la fonction de bibliothécaire et créa de nombreuses œuvres, dont la Symphonie Fantastique

Les locaux étant devenus trop exigus et désuets, le Conservatoire d'art dramatique cherchait depuis quelques temps un autre endroit pour s'y installer. C'est chose faite depuis l'annonce en 2016 par François Hollande du projet de Cité du Théâtre. Les ateliers Berthier, situés dans le XVIIe arrondissement de Paris, seront réhabilités pour accueillir le conservatoire ainsi que deux salles modulables exploitées par la Comédie Française et le Théâtre de l'Odéon. Et c'est sur le point du financement du projet que les choses coincent. 

Le ministère de la Culture a en effet prévu de financer une partie des travaux en vendant le conservatoire. Seuls le théâtre, une magnifique salle construite en 1811 et classée aux monuments historiques en 1921, et l'ancien bureau de Berlioz, seront conservés. Le reste des pièces sera vendu à la découpe et le propriétaire pourra en faire ce que bon lui semble. La décision a beaucoup ému les anciens et actuels élèves du conservatoire. Réunis au sein de l'association Rue du conservatoire, ils ont publié une lettre ouverte adressée à Françoise Nyssen, ministre de la Culture. 

Ils estiment que le conservatoire représente un intérêt patrimonial « architectural et artistique exceptionnel » et  que la « vocation culturelle du lieu est inscrite dans les fondations du bâtiment ». Pour Christiane Millet, comédienne et présidente de l'association, « l'indignation est générale puisqu'en 2011, il était prévu que l'ensemble du bâtiment soit classé ». La Drac a en effet envoyé un courrier à la direction générale de la création artistique, organe du ministère de la Culture dont dépend le conservatoire, pour préconiser l'extension du classement aux monuments historiques à l'ensemble de l'institution. 

« Le vestibule, le grand escalier, le salon d'honneur et la salle Louis-Jouvet, en effet, forment un ensemble cohérent de grande qualité architecturale et décorative qui mériterait de bénéficier également d'une protection au titre des monuments historiques » peut-on lire dans ce courrier. La lettre est pourtant restée sans réponse depuis. 

Un monument non-classé mais qui appartient au... ministère de la Culture

Didier Rykner, journaliste, historien d'art et directeur de la publication de La Tribune de l'Art s'en est fait l'écho dans un article où il mentionne tout ce qui fait l'intérêt architectural et artistique du lieu. « Extérieurement, la bâtiment est plutôt ingrat mais lorsque je suis rentré pour la première fois, j'ai tout de suite été frappé par la qualité de l'architecture et du décor. Il est incompréhensible que toutes ces pièces ne soient pas protégées au titre des monuments historiques alors que cela appartient au ministère de la Culture » s'étonne le spécialiste. 

Le journaliste pointe du doigt le double langage du gouvernement : « Il s'agit peut-être du fameux "en même temps" d'Emmanuel Macron. D'un côté, on communique beaucoup sur la priorité donnée au patrimoine, le Loto du patrimoine, l'argent investi, etc. De l'autre, on se rend compte que de nombreux lieux sont vendus, peu importe ce qu'ils deviendront, pour faire rentrer de l'argent dans les caisses. En 2016, puis en 2017, 300 millions d'euros ont été dépensés pour le patrimoine. A peine 3% du budget totale du ministère de la Culture, c'est misérable ».

Pour l'instant, le ministère de la Culture n'a pas donné suite à la lettre ouverte. Christiane Millet déplore même un chantage : « lorsque nous avons été mis au courant du projet de vente, nous avons demandé à être reçus. Il nous a été dit que la réalisation de la Cité du Théâtre dépendait de la vente des locaux. C'est insupportable ».

Eric Ruf, administrateur général de la Comédie Française, porteur du projet de la Cité du Théâtre et ancien élève du conservatoire nous a fait savoir que son emploi du temps ne lui permettait pas trouver un créneau pour répondre à nos questions.